Éduquer, est-ce remplir une tête ?
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J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.
La série comportera donc 8 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur apportant une pensée d'ensemble :
- Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
- Éduquer, est-ce remplir une tête ?
- Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
- À quoi sert l'autorité à l'école ?
- L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
- Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
- Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
- Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?
Éduquer, est-ce remplir une tête ?
Il existe une image assez spontanée de l'éducation : celle d'un enfant qui ne sait pas encore, face à un adulte qui sait. L'adulte transmet. L'enfant reçoit. Le professeur explique. L'élève apprend. Et, à la fin, on vérifie ce qu'il a retenu.
Cette représentation n'est pas fausse. Mais elle est peut-être insuffisante. Si éduquer consistait simplement à remplir une tête de connaissances, il suffirait d'accumuler des informations pour devenir un être humain parfaitement éduqué. Or nous savons bien que ce n'est pas le cas.
On peut connaître beaucoup de choses et avoir beaucoup de mal à comprendre le monde. On peut avoir de nombreux diplômes et être incapable de prendre une décision raisonnable. On peut savoir réciter une leçon et ne pas savoir quoi faire de ce savoir lorsqu'une situation nouvelle se présente.
Alors une question apparaît : à quoi sert réellement ce que nous apprenons ?
Une tête pleine est-elle une tête bien faite ?
Il y a plusieurs siècles, Montaigne formulait déjà une distinction devenue célèbre : il vaut mieux avoir une tête bien faite qu'une tête bien pleine. L'idée est simple, mais elle est beaucoup plus profonde qu'elle n'en a l'air. Montaigne ne dit évidemment pas que les connaissances sont inutiles. Il dit quelque chose de différent : les connaissances ne prennent véritablement leur sens que lorsqu'elles deviennent capables de nourrir notre jugement. Apprendre ne devrait donc pas seulement consister à retenir. Il faudrait aussi comprendre, comparer, mettre en relation, questionner.
Autrement dit : le savoir n'est pas seulement quelque chose que l'on possède : c'est quelque chose dont on doit apprendre à se servir.
Que faisons-nous de ce que nous savons ?
Imaginons deux personnes qui lisent exactement le même livre. Elles possèdent désormais les mêmes informations mais elles n'en tireront pas nécessairement la même compréhension. L'une pourra simplement retenir ce qu'elle a lu. L'autre pourra se demander : Pourquoi l'auteur pense-t-il cela ? Suis-je d'accord ? Sur quoi s'appuie-t-il ? Existe-t-il un autre point de vue ? Qu'est-ce que cela change dans ma manière de regarder le monde ?
La différence entre les deux n'est pas la quantité de connaissances : c'est la capacité à faire travailler les connaissances. Et c'est peut-être l'une des missions essentielles de l'éducation.
Apprendre à penser n'est pas apprendre quoi penser
Cette distinction est fondamentale. Une éducation véritablement émancipatrice ne devrait pas seulement fournir des réponses : elle devrait aussi apprendre à poser des questions.
Pourquoi ? Parce qu'une réponse peut devenir obsolète, une information peut être fausse, une théorie peut être remise en question, une opinion peut être influencée par nos émotions, notre environnement ou les personnes auxquelles nous faisons confiance.
La capacité à questionner, à vérifier et à raisonner reste un outil et c'est précisément ce qui donne au savoir sa force.
L'enfant qui apprend seulement quoi penser dépendra toujours de celui qui lui fournit les réponses. Celui qui apprend comment penser possède progressivement les moyens de chercher lui-même.
Platon et la sortie des apparences
Cette idée rejoint, sous une autre forme, la pensée de Platon. Dans l'allégorie de la caverne, les êtres humains prennent d'abord les ombres qu'ils voient pour la réalité. L'éducation consiste alors en un mouvement : sortir progressivement des apparences pour accéder à une compréhension plus profonde. Ce mouvement n'est pas toujours confortable. Penser signifie parfois découvrir que ce que nous croyions évident ne l'est pas. C'est pourquoi apprendre véritablement peut aussi déstabiliser.
Une éducation qui ne ferait que confirmer toutes nos certitudes ne nous apprendrait finalement pas beaucoup à penser : elle nous apprendrait surtout à rester dans ce que nous connaissons déjà.
Le rôle du professeur change alors
Si l'objectif n'est pas simplement de remplir une tête, le rôle de l'enseignant change lui aussi. Il ne disparaît pas, au contraire, il devient essentiel. Il n'est plus seulement celui qui possède le savoir face à celui qui ne le possède pas encore. Il devient aussi celui qui apprend à l'élève comment rencontrer le savoir, comment chercher, comment vérifier, comment raisonner, comment distinguer un fait d'une interprétation, comment écouter un point de vue différent sans être obligé de l'adopter, comment changer d'avis lorsqu'un nouvel élément nous conduit à le faire.
C'est une tâche exigeante car transmettre des connaissances demande de savoir. Mais apprendre à quelqu'un à penser demande aussi de savoir l'accompagner dans son propre cheminement.
Et si l'erreur faisait partie de l'apprentissage ?
Cette conception de l'éducation change également notre regard sur l'erreur. Si apprendre signifie uniquement restituer correctement une réponse, l'erreur apparaît comme un échec.
Mais si apprendre signifie comprendre, expérimenter, raisonner et progresser, l'erreur peut devenir une étape, se tromper permet parfois de découvrir pourquoi une réponse ne fonctionne pas, changer d'avis permet de comprendre qu'une pensée peut évoluer, recommencer permet de constater qu'une compétence ne naît pas immédiatement.
L'éducation devrait donc peut-être apprendre deux choses en même temps : avoir le courage de penser et avoir l'humilité de reconnaître que l'on peut se tromper.
Le savoir nous rend-il libres ?
C'est ici que la réflexion rejoint Kant : si l'éducation doit contribuer à rendre l'être humain autonome, alors elle ne peut pas se contenter de lui donner des réponses toutes faites. Elle doit progressivement lui donner les moyens de se servir de sa propre raison.
Être autonome ne signifie pas ne dépendre de personne. Nous dépendons tous des autres pour apprendre. Nous avons besoin de ceux qui savent avant nous. Nous avons besoin des livres, des enseignants, des chercheurs, des générations précédentes. L'autonomie commence plutôt lorsque nous devenons capables de nous servir de ce que nous avons reçu pour exercer notre propre jugement.
C'est une différence essentielle : recevoir une pensée n'est pas encore penser, recevoir un savoir n'est pas encore comprendre, recevoir une règle n'est pas encore savoir pourquoi elle existe.
Et aujourd'hui ?
Cette question prend une importance particulière dans un monde où l'information est partout. Nous pouvons désormais obtenir une réponse en quelques secondes. Nous pouvons rechercher un événement historique, une définition, une date, une formule ou une explication presque instantanément.
Mais l'accès à l'information ne garantit pas la compréhension et il ne garantit certainement pas le discernement.
Nous sommes peut-être en train de passer d'un monde dans lequel le problème principal était : « Où trouver l'information ? » à un monde dans lequel la question devient : « Que faire de toutes les informations auxquelles j'ai accès ? ». Savoir chercher devient important mais savoir sélectionner l'est davantage encore, savoir vérifier, comparer, hiérarchiser, relier, douter lorsque cela est nécessaire et finalement décider.
Une école qui apprendrait seulement à répondre serait-elle suffisante ?
Peut-être que la véritable question n'est donc pas : « Qu'est-ce que l'enfant doit savoir ? » mais plutôt : « Que doit-il être capable de faire avec ce qu'il sait ? ».
Connaître une date est utile. Comprendre ce qu'elle signifie l'est davantage.
Connaître une règle de grammaire est utile. Savoir construire une pensée claire l'est davantage.
Connaître une théorie scientifique est utile. Savoir distinguer une hypothèse d'un fait l'est davantage.
Connaître plusieurs opinions est utile. Être capable de les confronter sans perdre son propre jugement l'est davantage encore.
L'école ne peut évidemment pas tout apprendre. Aucune école ne le pourra jamais. mais elle peut peut-être transmettre quelque chose de plus précieux encore qu'une somme de connaissances : le goût de comprendre.
Une tête pleine… et une pensée vivante
Alors, faut-il choisir entre les connaissances et la réflexion ? Certainement pas. Une pensée sans connaissances risque de manquer de matière. Des connaissances sans réflexion risquent de rester inertes.
Il faut apprendre, beaucoup, lire, écouter, observer, mémoriser, découvrir. Mais aussi questionner, relier, interpréter et parfois contester.
Une tête bien faite n'est donc pas une tête vide : c'est une tête qui sait faire quelque chose de ce qu'elle contient. Et peut-être est-ce là l'une des plus belles ambitions que nous puissions avoir pour l'éducation : ne pas seulement apprendre aux enfants à connaître le monde, mais leur donner progressivement les moyens de le comprendre par eux-mêmes.
Parce qu'au fond, éduquer n'est peut-être pas remplir une tête : c'est allumer une pensée.