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Ce que nous voulons vraiment transmettre

Publié le par Sophie Richard-Lanneyrie

J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.
 

La série comportera donc 8 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur  apportant une pensée d'ensemble :

  1. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
  2. Éduquer, est-ce remplir une tête ?
  3. Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
  4. À quoi sert l'autorité à l'école ?
  5. L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
  6. Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
  7. Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
  8. Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?
Conclusion de la série

Ce que nous voulons vraiment transmettre

Nous voilà au terme des ces huit articles. Huit questions. 

Et peut-être, derrière elles toutes, une seule grande question : qu'est-ce que nous cherchons réellement à faire lorsque nous éduquons ?

Nous avons commencé par l'école. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ? Parce qu'il faut apprendre à lire, à écrire, à compter, bien sûr. Mais nous avons découvert que l'école ne transmet pas seulement des savoirs. Elle apprend aussi à lire le monde.

Puis une deuxième question s'est imposée : Éduquer, est-ce remplir une tête ?

Avec Montaigne, nous avons compris qu'une tête bien remplie ne suffit pas. Il faut apprendre à penser, à comparer, à juger, à questionner. Le savoir n'a de véritable valeur que lorsqu'il devient une capacité à comprendre.

Puis nous avons poursuivi : Faut-il adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?

Nous avons alors rencontré Rousseau, Kant et Arendt. L'enfant arrive dans un monde qui existait avant lui. Nous avons donc la responsabilité de lui transmettre ce monde. Mais nous ne pouvons pas lui demander de s'y conformer définitivement. Car le monde qu'il habitera sera aussi celui qu'il contribuera à transformer.

Alors s'est posée la question de l'autorité : À quoi sert l'autorité à l'école ?

Nous avons vu qu'un cadre n'est pas nécessairement une prison. Qu'une limite peut aussi protéger. Qu'une règle peut permettre la vie collective. 

Mais nous avons surtout découvert une exigence : l'autorité éducative devrait avoir pour horizon de devenir progressivement moins nécessaire. L'enfant obéit d'abord. Puis il comprend. Puis il questionne. Et, un jour, il devient capable de décider par lui-même.

Mais qui porte cette responsabilité éducative ? La famille ? L'école ? La société ? La réponse n'est pas si simple. L'enfant n'appartient à personne. Ni à sa famille. Ni à l'école. Ni à la société. Il est une personne en devenir, que plusieurs espaces ont la responsabilité d'accompagner. Et chacun de ces espaces transmet, qu'il le veuille ou non, une certaine manière de vivre ensemble.

Ce qui nous a conduits à une nouvelle question : Peut-on éduquer sans transmettre de valeurs ?

Probablement pas. Choisir ce que l'on enseigne, ce que l'on considère important, ce que l'on encourage ou ce que l'on interdit, c'est déjà transmettre une certaine vision de l'être humain et du monde. La véritable question n'est donc peut-être pas de savoir comment être neutre. Mais comment transmettre sans enfermer. Comment donner des repères sans imposer une pensée définitive. Comment permettre à celui qui reçoit de devenir, à son tour, capable de juger ce qu'il a reçu.

Et nous sommes alors arrivés à la question de la liberté : Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?

Une liberté qui ne serait pas simplement l'absence de règles. Une liberté qui suppose de comprendre, de choisir, de renoncer, d'assumer. Kant nous rappelle que devenir libre, c'est aussi apprendre à se gouverner soi-même. Et Rousseau nous rappelle qu'éduquer, c'est permettre à un être humain de devenir lui-même. La liberté n'est donc pas le contraire de l'éducation. Elle pourrait bien être son aboutissement.

Et nous sommes arrivés à notre dernière question : Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Peut-être pas celui qui sait tout. Pas celui qui obéit le mieux. Pas celui qui réussit le mieux. Pas même celui qui pense comme nous. Mais celui qui a progressivement acquis la capacité de penser, juger, choisir, agir et vivre avec les autres. Celui qui peut recevoir un héritage sans être prisonnier de cet héritage. Celui qui peut respecter le monde reçu tout en étant capable de le questionner. Celui qui peut être libre sans oublier que les autres le sont aussi.

Alors, si nous reprenons le chemin parcouru, quelque chose apparaît. L'éducation commence par une transmission. Elle passe par les savoirs. Elle apprend le jugement. Elle s'appuie sur un cadre. Elle se construit dans plusieurs espaces de responsabilité. Elle transmet nécessairement des valeurs. Elle conduit vers la liberté. 

Et son horizon pourrait être tout simplement celui-ci : faire grandir un être humain capable de prendre sa place dans le monde sans renoncer à devenir lui-même.

C'est peut-être cela qui relie Platon, Montaigne, Rousseau, Kant et Arendt, malgré les siècles qui les séparent. Ils ne nous donnent pas une méthode unique.

Ils nous obligent à poser une question plus fondamentale : quel être humain voulons-nous contribuer à faire naître ?

Et cette question nous concerne tous. Parce que nous avons tous été éduqués. Parce que nous avons tous reçu quelque chose. Des savoirs. Des règles. Des valeurs. Des interdits. Des croyances. Des habitudes. Des façons de regarder le monde. Et nous avons tous, à un moment ou à un autre, dû décider ce que nous allions en faire. Garder. Transformer. Refuser. Transmettre à notre tour.

C'est peut-être là que l'éducation devient véritablement humaine. Elle ne consiste pas à produire une copie. Elle consiste à mettre quelqu'un en capacité de devenir l'auteur de sa propre vie.

Et c'est pourquoi la dernière question de cette série ne peut pas être : « Avons-nous bien éduqué ? »

Elle serait peut-être plutôt : « Avons-nous donné à ceux qui viennent après nous suffisamment de savoirs pour comprendre, suffisamment de repères pour se construire, suffisamment de liberté pour choisir et suffisamment de confiance pour inventer la suite ? »

Car nous ne savons pas quel monde ils habiteront. Nous ne savons pas quelles questions ils auront à résoudre. Nous ne savons pas quelles connaissances leur seront nécessaires. 

Mais nous pouvons leur transmettre quelque chose de plus précieux encore : la capacité de continuer à apprendre, à penser et à choisir.

Alors peut-être que l'éducation réussie n'est pas celle qui prépare parfaitement à un monde que nous connaissons. C'est celle qui prépare à un monde que nous ne connaissons pas encore.

Et, finalement, c'est peut-être cela, éduquer : transmettre un monde sans prétendre en posséder l'avenir. Donner des racines. Donner des ailes. Et avoir, un jour, la sagesse de laisser partir celui ou celle que nous avons accompagné…avec la liberté de faire de ce qu'il ou elle a reçu quelque chose que nous n'aurions pas su imaginer.

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Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Publié le par Sophie Richard-Lanneyrie

J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.
 

La série comportera donc 8 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur  apportant une pensée d'ensemble :

  1. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
  2. Éduquer, est-ce remplir une tête ?
  3. Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
  4. À quoi sert l'autorité à l'école ?
  5. L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
  6. Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
  7. Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
  8. Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Les sept articles précédents ont posé les pièces : pourquoi éduquer, que transmettre, qui transmet, l'autorité, les valeurs, la liberté.

Ce 8ème et dernier article reprend tout cela et poser la grande question : qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Nous avons beaucoup parlé d'éducation. De connaissances. De transmission. D'autorité. De valeurs. De liberté. Mais au bout du compte, une question demeure. 

Une question qui semble simple et qui est peut-être la plus difficile de toutes : qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Est-ce quelqu'un qui a beaucoup de connaissances ? Quelqu'un qui réussit ses études ? Quelqu'un qui possède des diplômes ? Quelqu'un qui trouve facilement un emploi ? Quelqu'un qui respecte les règles ? Quelqu'un qui sait se débrouiller seul ? Ou peut-être est-ce encore autre chose.

Une bonne éducation se mesure-t-elle à ce que l'on sait ?

Nous avons vu avec Montaigne qu'une tête pleine ne suffit pas. On peut savoir beaucoup de choses sans savoir réfléchir. On peut avoir appris énormément sans être capable de distinguer une information d'une opinion. On peut connaître des réponses sans savoir poser les bonnes questions. 

Les connaissances sont indispensables. Mais elles ne constituent peut-être que la matière première de l'éducation.

Ce qui compte aussi, c'est ce que l'être humain devient capable de faire avec  elles. Comprendre. Relier. Questionner. Décider. Créer. Transmettre à son tour.

Le savoir devient alors quelque chose de vivant.

Platon : chercher la vérité

Pour Platon, l'éducation est un mouvement. Elle permet de sortir progressivement des apparences pour chercher ce qui est vrai et juste. Cette idée peut encore nous parler aujourd'hui. Être bien éduqué ne signifie pas tout savoir. Cela peut aussi signifier avoir appris à ne pas croire trop rapidement ce que l'on voit ou ce que l'on entend. Accepter de vérifier. Accepter de douter. Accepter que la réalité puisse être plus complexe que la première impression.

Dans un monde saturé d'informations, cette capacité devient particulièrement précieuse. Peut-être qu'un esprit éduqué n'est pas celui qui possède toutes les réponses. C'est celui qui sait reconnaître quand une réponse mérite d'être questionnée.

Montaigne : savoir juger

Avec Montaigne, nous retrouvons le jugement. Une personne bien éduquée n'est pas nécessairement celle qui répète correctement ce qu'on lui a appris. C'est celle qui est capable d'utiliser ce qu'elle a appris pour construire son propre jugement. Elle sait écouter. Comparer. Nuancer. Changer d'avis. Défendre une idée. Reconnaître qu'elle peut avoir tort.

Cette dernière capacité est peut-être l'une des plus difficiles. Parce qu'apprendre ne consiste pas seulement à ajouter de nouvelles connaissances. Il faut parfois accepter d'en abandonner certaines. Une pensée vivante est une pensée capable d'évoluer.

Rousseau : devenir soi-même

Avec Rousseau, une autre dimension apparaît. Une personne bien éduquée n'est pas seulement une personne adaptée à ce que la société attend d'elle. C'est aussi une personne qui a pu progressivement découvrir qui elle est. Ses goûts. Ses capacités. Ses limites. Ses aspirations. Ses différences. Son propre chemin. Cela ne signifie pas vivre en dehors des autres.

Au contraire. Cela signifie pouvoir entrer dans la vie collective sans devoir renoncer entièrement à soi-même. Éduquer ne devrait donc pas consister à fabriquer des individus identiques. Une société a besoin de personnes capables de vivre ensemble. Mais elle a aussi besoin de personnes capables d'apporter quelque chose de différent.

Kant : devenir autonome

Pour Kant, l'éducation conduit vers l'autonomie. Et cette idée nous permet de réunir beaucoup de choses que nous avons déjà rencontrées. Une personne autonome ne fait pas simplement ce qu'elle veut. Elle est capable de réfléchir à ses choix. Elle connaît certaines règles. Elle comprend pourquoi elles existent. Elle sait aussi les questionner lorsqu'il le faut. Elle peut prendre une décision. Et surtout, elle accepte d'en être responsable.

L'autonomie n'est donc pas l'absence de contraintes. C'est la capacité à se diriger soi-même.

Arendt : être capable de commencer

Avec Hannah Arendt, nous découvrons enfin une autre dimension. L'être humain bien éduqué n'est pas seulement celui qui sait vivre dans le monde que nous lui transmettons. Il doit aussi pouvoir y apporter quelque chose de nouveau. Chaque génération arrive dans un monde qu'elle n'a pas créé. Elle reçoit une histoire. Une culture. Des institutions. Des connaissances. Des erreurs aussi. Mais elle n'est pas condamnée à tout conserver. Elle peut commencer. Inventer. Transformer. Réparer. Créer.

C'est peut-être là que se trouve la dimension la plus belle de l'éducation : préparer quelqu'un à vivre dans un monde que nous ne connaîtrons pas.

Un être humain bien éduqué sait-il obéir ?

Oui. Parfois. Mais il sait aussi pourquoi. Il sait reconnaître l'autorité légitime. Il sait respecter les règles qui permettent à la vie commune d'exister. Mais il sait également qu'une règle peut être discutée. Il sait faire la différence entre désobéir par caprice et désobéir par conviction. Il sait que contester ne signifie pas nécessairement détruire. Et que respecter quelqu'un ne signifie pas être toujours d'accord avec lui.

Une personne bien éduquée n'est donc pas forcément docile. Elle est capable de jugement.

Sait-il être libre ?

Oui. Mais pas seulement au sens de faire ce qu'il veut. Il sait choisir. Il sait renoncer. Il sait attendre. Il sait mesurer les conséquences de ses actes. Il sait que sa liberté rencontre celle des autres. Il sait que certaines contraintes sont nécessaires. Et il sait aussi reconnaître celles qui ne le sont plus.

La liberté véritable demande donc une certaine discipline intérieure. Elle demande de pouvoir se dire : « Je pourrais le faire, mais je choisis de ne pas le faire. » Ou : « On m'a toujours dit de faire ainsi, mais après réflexion, je pense qu'il faut faire autrement. » Dans les deux cas, il y a un choix.

Sait-il vivre avec les autres ?

C'est peut-être finalement l'une des grandes finalités de l'éducation. Nous pouvons apprendre beaucoup de choses seul. Mais nous ne vivons pas seuls. Nous devons apprendre à parler avec les autres. À écouter. À coopérer. À négocier. À accepter les différences. À exprimer un désaccord. À résoudre un conflit. À reconnaître nos torts. À respecter ceux qui ne nous ressemblent pas. Une personne très savante mais incapable de vivre avec les autres possède peut-être beaucoup de connaissances.

Mais est-elle véritablement bien éduquée ? La question mérite d'être posée.

Sait-il encore apprendre ?

Voici peut-être le critère le plus important. Parce qu'une personne peut quitter l'école sans jamais cesser d'apprendre. Et c'est peut-être cela que l'éducation devrait permettre. Ne pas seulement apprendre pendant l'enfance. Mais apprendre à apprendre. Rester curieux. Accepter de ne pas savoir. Chercher. Lire. Écouter. Observer. Rencontrer. Se remettre en question.

Une personne bien éduquée n'est donc pas celle qui considère qu'elle sait enfin tout ce qu'elle doit savoir. C'est peut-être celle qui conserve suffisamment de curiosité pour continuer à découvrir.

Et si l'éducation était une promesse ?

Au fil de cette série, une idée revient.  L'enfant reçoit. Puis il comprend. Puis il questionne. Puis il choisit. Puis il devient autonome. Et un jour, il transmet à son tour. 

L'éducation forme ainsi une chaîne entre les générations. Ce que nous avons reçu, nous le transformons. Ce que nous transformons, nous le transmettons. Et ceux qui viennent après nous feront de même.

Nous ne sommes donc jamais seulement les bénéficiaires de l'éducation. Nous sommes aussi ses dépositaires. Et, un jour, ses transmetteurs.

Alors, qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Peut-être quelqu'un qui sait beaucoup de choses. Mais surtout quelqu'un qui sait apprendre. Quelqu'un qui sait réfléchir. Mais aussi écouter.

Quelqu'un qui sait défendre ses convictions. Mais aussi reconnaître qu'il peut se tromper.

Quelqu'un qui respecte les règles. Mais qui sait pourquoi elles existent.

Quelqu'un qui est capable d'obéir lorsqu'il le faut. Mais aussi de dire non lorsqu'il le faut.

Quelqu'un qui connaît ses racines. Mais qui n'a pas peur de prendre un autre chemin.

Quelqu'un qui sait qu'il est libre. Mais qui n'oublie jamais que les autres le sont aussi.

Quelqu'un qui reçoit un monde. Et qui se sent suffisamment responsable pour en prendre soin.

Mais suffisamment libre pour essayer de le rendre meilleur.

Peut-être n'y a-t-il pas de réponse définitive

C'est peut-être la dernière leçon de cette réflexion. Il n'existe probablement pas de définition universelle et définitive de l'être humain « bien éduqué ». Parce que chaque époque pose de nouvelles questions. Chaque génération rencontre de nouveaux défis. Et chaque enfant est différent.

Mais nous pouvons peut-être conserver quelques exigences. Comprendre plutôt que répéter. Réfléchir plutôt que suivre aveuglément. Respecter sans renoncer à penser. Être libre sans oublier les autres. Recevoir un héritage sans y être enfermé. Savoir d'où l'on vient sans renoncer à devenir soi-même.

Et surtout : rester capable d'apprendre. 

Peut-être est-ce finalement cela, une éducation réussie. Non pas fabriquer un être humain parfait. Non pas fabriquer un citoyen modèle. Non pas fabriquer un adulte conforme aux attentes de son époque. Mais donner à un être humain suffisamment de connaissances pour comprendre, suffisamment de repères pour avancer, suffisamment de liberté pour choisir et suffisamment de discernement pour savoir ce qu'il veut faire de cette liberté.

Parce qu'au fond, nous n'éduquons pas seulement les enfants pour leur avenir. Nous leur confions aussi l'avenir du monde. 

Et peut-être que la véritable question n'est donc pas seulement : « Qu'allons-nous faire de nos enfants ? » Mais : « Quel monde voulons-nous être capables de leur transmettre ? »

Et surtout : « Que voulons-nous qu'ils soient libres d'en faire ? »

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Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?

Publié le par Sophie Richard-Lanneyrie

J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.
 

La série comportera donc 8 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur  apportant une pensée d'ensemble :

  1. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
  2. Éduquer, est-ce remplir une tête ?
  3. Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
  4. À quoi sert l'autorité à l'école ?
  5. L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
  6. Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
  7. Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
  8. Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Après avoir demandé quelles valeurs nous transmettons, il faut demander quelle liberté nous sommes prêts à laisser émerger.

Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?

Nous voulons que les enfants soient libres. Cette affirmation semble tellement évidente qu'on pourrait presque s'arrêter là. Mais dès que l'on pose la question autrement, les choses deviennent plus compliquées :

De quelle liberté parlons-nous ?

La liberté de choisir ? De parler ? De penser ? De se tromper ? De désobéir ? De devenir différent de ses parents ? De refuser ce qu'on lui propose ? 

Et surtout : un enfant peut-il être libre sans avoir appris ce que signifie être libre ? Être libre, est-ce faire ce que l'on veut ? C'est probablement la première confusion à écarter.

Si être libre signifie simplement faire tout ce que l'on veut, alors l'enfant le plus capricieux serait peut-être le plus libre. Il veut le jouet. Il le prend. Il veut rester éveillé. Il refuse d'aller dormir. Il veut interrompre les autres. Il parle. Il veut traverser la rue. Il avance. 

Mais nous savons bien que cette liberté là rencontre rapidement une réalité : les autres existent. Et leurs libertés aussi.

Je peux vouloir parler. Mais quelqu'un d'autre peut vouloir être entendu.

Je peux vouloir courir. Mais quelqu'un d'autre peut avoir besoin de sécurité.

Je peux vouloir obtenir quelque chose. Mais cela ne signifie pas que je peux le prendre à quelqu'un d'autre.

La liberté ne consiste donc pas simplement à supprimer les limites : elle suppose d'apprendre à vivre avec elles.

Pourquoi les limites sont-elles nécessaires ?

C'est peut-être l'un des grands paradoxes de l'éducation. Pour devenir libre, l'enfant rencontre des interdits. Pour apprendre à choisir, il découvre qu'il ne peut pas tout avoir. Pour devenir autonome, il commence par dépendre des adultes. Pour apprendre à penser par lui-même, il rencontre d'abord les pensées des autres.

La limite peut donc avoir deux visages. Elle peut être une barrière qui empêche de grandir mais elle peut aussi être un cadre qui permet de grandir.

Une route sans aucune limite ne serait pas nécessairement plus libre, elle pourrait simplement être plus dangereuse.

Une maison sans murs n'offrirait pas nécessairement davantage de liberté, elle n'offrirait peut-être plus de protection.

Une page blanche sans aucune règle n'est pas toujours plus facile à remplir qu'une page sur laquelle on dispose déjà d'un cadre.

La limite n'est donc pas toujours l'ennemie de la liberté. Parfois, elle en est la condition.

Kant : apprendre à se gouverner soi-même

On retrouve ici Kant. Pour lui, devenir libre ne consiste pas à échapper à toute règle. Il s'agit progressivement de devenir capable de se servir de sa raison et de se donner à soi-même des principes d'action.

Autrement dit, la véritable autonomie ne consiste pas à dire : « Personne ne peut me dire quoi faire. »

Elle consiste davantage à pouvoir dire : « Je suis capable de réfléchir à ce que je fais et d'en assumer les conséquences.» 

C'est une conception beaucoup plus exigeante de la liberté. Elle demande de la connaissance, du jugement, de la responsabilité et parfois même du courage.

La liberté commence-t-elle avec le droit de dire non ? 

Certainement.

Un enfant doit pouvoir apprendre qu'il peut exprimer un désaccord. Dire : « Je ne suis pas d'accord. », « Je ne comprends pas. », « Je pense autrement. », « Je trouve cette règle injuste. ». Ces phrases sont précieuses. Elles permettent progressivement à l'enfant de découvrir qu'il n'est pas simplement un être qui doit obéir.

Mais apprendre à dire non ne suffit pas. Il faut aussi apprendre à expliquer pourquoi, à écouter la réponse, à accepter qu'un désaccord ne conduise pas nécessairement à avoir raison.

La liberté d'expression devient alors aussi une éducation à la discussion.

Et si l'enfant choisissait quelque chose que nous n'aurions pas choisi ?

C'est probablement là que la liberté devient réellement difficile pour les adultes. Il est relativement facile de dire : « Je veux que mon enfant soit libre » lorsque sa liberté l'amène exactement là où nous espérions qu'il aille.

Mais que se passe-t-il lorsqu'il choisit autrement ? Une autre profession, une autre manière de vivre, une autre manière de penser. D'autres goûts, d'autres convictions. Un autre chemin.

À partir de quel moment notre volonté de protéger devient-elle une volonté de décider à sa place ? C'est une question difficile parce que l'amour peut rendre la frontière floue. Nous voulons éviter à l'enfant certaines erreurs. Nous voulons lui épargner certaines souffrances. Nous voulons lui transmettre ce que nous avons appris. Mais l'expérience ne se transmet jamais entièrement. Certaines choses doivent être découvertes.

Rousseau et le droit de devenir soi-même

La pensée de Rousseau prend ici tout son sens. Respecter la nature de l'enfant, ce n'est pas le laisser sans éducation. C'est reconnaître qu'il existe en lui une personne qui doit progressivement devenir elle-même. 

L'éducation ne devrait donc pas seulement demander : « Que voulons-nous faire de cet enfant ? ». Elle devrait aussi demander : « Qui est-il en train de devenir ? ». La différence est immense.

Dans le premier cas, l'enfant risque de devenir le projet des adultes. Dans le second, il devient progressivement le sujet de sa propre existence.

Peut-on donner trop de liberté ?

Oui. Une liberté sans accompagnement peut devenir une autre forme d'abandon. Dire à un enfant : « Tu es libre, fais ce que tu veux » peut sembler généreux. Mais que fait-il de cette liberté s'il ne possède pas encore les connaissances nécessaires pour choisir ? Comment décide-t-il s'il ne connaît pas les conséquences possibles ? Comment distingue-t-il une envie d'un besoin ? Comment résiste-t-il à une influence s'il n'a pas appris à reconnaître cette influence ?

La liberté suppose donc des outils et ces outils, précisément, sont en partie ceux que l'éducation doit transmettre.

On ne naît pas libre au sens plein du terme. On apprend à exercer sa liberté.

L'autorité et la liberté ne sont donc pas forcément opposées

Nous retrouvons ici ce que nous évoquions dans l'article précédent. L'autorité éducative peut sembler s'opposer à la liberté. Mais si elle a pour objectif de rendre progressivement l'enfant capable de se gouverner lui-même, elle peut en être l'une des conditions. 

L'adulte dit parfois : « Non. » Puis il explique. L'enfant proteste. Il discute. Il comprend. Il grandit. Et un jour, il n'a plus besoin que l'adulte lui dise non. Il sait lui-même pourquoi il ne doit pas faire certaines choses. Et il sait aussi quand une règle mérite d'être questionnée. C'est là que l'autorité a réussi son travail. Elle a produit de l'autonomie.

Hannah Arendt : la liberté de commencer quelque chose de nouveau

La pensée d'Hannah Arendt apporte ici une dimension particulièrement belle. Chaque naissance introduit dans le monde quelqu'un qui n'était pas là auparavant. Un être nouveau avec la possibilité de commencer quelque chose.

L'éducation doit donc transmettre le monde existant mais elle doit aussi préserver cette capacité de commencer. Cela signifie que nous ne pouvons pas savoir exactement ce que les enfants feront de ce que nous leur transmettons. Et nous ne devons peut-être pas chercher à le savoir. Car si nous savions à l'avance ce qu'ils deviendront, l'éducation risquerait de devenir une fabrication.

Or un enfant n'est pas un objet que l'on fabrique : c'est un être humain qui arrive avec la possibilité de créer du nouveau.

La liberté de se tromper

Il existe aussi une liberté dont nous parlons moins : la liberté de se tromper.

Nous aimerions parfois protéger les enfants de toutes leurs erreurs. Mais une vie sans erreur serait-elle réellement une vie libre ? Se tromper permet de comprendre. Essayer permet de découvrir. Échouer permet parfois d'apprendre ce qui ne fonctionne pas. Changer d'avis permet de constater qu'une pensée peut évoluer. 

L'éducation ne devrait évidemment pas laisser l'enfant subir toutes les conséquences de ses choix mais elle peut lui permettre progressivement d'expérimenter, de faire des choix adaptés à son âge, de prendre certains risques mesurés, de découvrir par lui-même.

La liberté ne se transmet pas comme une leçon. Elle se pratique.

Jusqu'où laisser partir ?

C'est peut-être la question la plus difficile pour les parents et les éducateurs. Quand faut-il intervenir ? Quand faut-il laisser faire ? Quand faut-il protéger ? Quand faut-il laisser expérimenter ? Quand faut-il dire non ? Quand faut-il accepter que l'enfant décide autrement ? 

Il n'existe probablement pas de règle universelle parce que l'éducation est aussi un art de l'ajustement. Ce qui protège un enfant de six ans peut devenir une contrainte inutile pour un adolescent. Ce qui est impossible aujourd'hui pourra devenir possible demain. L'autonomie se construit progressivement. La liberté aussi.

Une liberté qui n'oublie pas les autres

Enfin, il existe une dernière dimension. Nous ne pouvons pas apprendre aux enfants à être libres sans leur apprendre que les autres le sont aussi. Ma liberté rencontre celle de mon voisin. Mon opinion rencontre celle d'un autre. Mon désir rencontre parfois le besoin de quelqu'un d'autre. Vivre librement dans une société suppose donc aussi de savoir composer avec les libertés qui ne sont pas les nôtres.

La liberté n'est pas seulement : « Je fais ce que je veux. »

Elle peut devenir : « Je suis capable de choisir ce que je fais, en sachant que mes choix ont des conséquences pour moi et parfois pour les autres. »

C'est une liberté beaucoup plus grande et beaucoup plus exigeante.

Finalement, quelle liberté voulons-nous donner ?

Peut-être que nous ne devrions pas demander : « Comment donner davantage de liberté aux enfants ? »

Mais plutôt : « Comment leur donner les moyens de devenir suffisamment autonomes pour exercer leur liberté ? »

Car une liberté sans connaissances peut être manipulée. Une liberté sans jugement peut devenir impulsivité. Une liberté sans responsabilité peut devenir indifférence aux autres. Une liberté sans repères peut devenir vertige. Mais une liberté accompagnée par le savoir, le jugement et la responsabilité devient autre chose. Elle devient autonomie.

Et peut-être est-ce finalement cela que nous souhaitons pour les enfants. Pas qu'ils restent éternellement libres sous notre regard. Pas qu'ils reproduisent nos choix. Pas même qu'ils deviennent exactement ce que nous avions imaginé. Mais qu'un jour, lorsqu'ils seront devenus adultes, ils puissent nous dire : « Merci pour ce que vous m'avez transmis. Maintenant, je vais choisir ce que j'en fais. » Et peut-être qu'à cet instant précis, l'éducation aura véritablement atteint son but.

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Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?

Publié le par Sophie Richard-Lanneyrie

J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.
 

La série comportera donc 8 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur  apportant une pensée d'ensemble :

  1. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
  2. Éduquer, est-ce remplir une tête ?
  3. Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
  4. À quoi sert l'autorité à l'école ?
  5. L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
  6. Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
  7. Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
  8. Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Après avoir parlé de ce que l'école transmet et de l'autorité de ceux qui transmettent, on pose la question de fond : qui est responsable de l'éducation d'un enfant ?

Le 5ème article pose la question de qui transmet. 
Ce 6ème article demande ce que nous transmettons.

Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?

Nous aimons parfois imaginer l'éducation comme une transmission objective. On apprend à un enfant à lire. On lui apprend les mathématiques. On lui enseigne l'histoire, les sciences, les langues. Tout cela semble relever du savoir. Des faits. Des connaissances que l'on pourrait transmettre sans prendre position. 

Mais est-ce vraiment possible ? Car dès que nous choisissons ce que nous allons enseigner, nous faisons déjà un choix. Et derrière ce choix se trouve une certaine idée de ce qui est important.

Alors une question apparaît : peut-on réellement éduquer sans transmettre de valeurs ?

Une éducation parfaitement neutre existe-t-elle ?

Imaginons une école qui déciderait de ne transmettre aucune valeur. Elle enseignerait uniquement des faits. Des dates. Des formules. Des règles de grammaire. Des connaissances scientifiques.

Mais elle ne dirait jamais ce qui est bien ou mal. Elle ne parlerait jamais de justice, de respect, de responsabilité ou de liberté. Elle ne présenterait aucune conception de la vie collective.

Serait-elle véritablement neutre ? Même cette école aurait fait des choix. Elle aurait décidé que les mathématiques sont importantes. Que l'histoire mérite d'être étudiée. Que la connaissance vaut la peine d'être recherchée. Que l'esprit rationnel mérite d'être développé. Que l'enfant doit apprendre.

Autrement dit : même le refus de transmettre des valeurs transmet déjà certaines valeurs.

Ce que nous choisissons d'enseigner dit quelque chose de nous

Une société pourrait consacrer énormément de temps à l'enseignement de la musique. Une autre privilégierait les sciences. Une autre l'apprentissage du travail manuel. Une autre encore accorderait une place centrale à la philosophie.

Ces choix ne sont pas seulement pédagogiques. Ils révèlent une certaine conception de l'être humain. Qu'est-ce qu'une personne cultivée ? Qu'est-ce qu'une personne utile ? Qu'est-ce qu'une vie réussie ? Qu'est-ce qu'un bon citoyen ? Qu'est-ce qui mérite d'être conservé ? Qu'est-ce qui peut être remis en question ? Derrière les programmes scolaires se cachent donc toujours des choix de société.

Platon : éduquer pour former des citoyens

Chez Platon, cette dimension est particulièrement visible. L'éducation n'est pas une affaire purement individuelle. Elle participe à la construction de la cité. Il faut former des êtres capables de distinguer le juste de l'injuste, le vrai du faux, le bien de ce qui ne l'est pas. L'éducation possède donc une dimension morale et politique. Elle contribue à déterminer le type de société dans lequel les individus pourront vivre ensemble. Cela peut nous sembler évident.

Mais cela pose immédiatement une question : qui décide de ce qui est juste ?

La difficulté commence ici

Dire que l'éducation transmet des valeurs est relativement simple. Mais lesquelles ? Le respect ? La liberté ? L'égalité ? L'autorité ? La solidarité ? La responsabilité ? La réussite ? L'effort ? La tolérance ? La vérité ? Et que faisons-nous lorsque deux valeurs entrent en contradiction ?

Prenons la liberté et la sécurité. Nous voulons que les enfants soient libres. Mais nous voulons aussi les protéger. Nous voulons leur apprendre à exprimer leur opinion. Mais nous voulons également leur apprendre à écouter celle des autres. Nous voulons développer leur individualité. Mais nous devons aussi leur apprendre à vivre avec les autres. 

L'éducation est donc souvent l'art de faire coexister des valeurs qui peuvent entrer en tension.

Montaigne : apprendre à juger

La pensée de Montaigne nous apporte ici une piste intéressante. Si nous ne pouvons pas éviter de transmettre des valeurs, nous pouvons peut-être transmettre quelque chose qui permettra à l'enfant de les examiner. Le jugement. La capacité à comparer, à réfléchir, à prendre de la distance, à ne pas considérer automatiquement comme vrai ce que l'on nous a dit.

Cela change profondément la manière de concevoir la transmission. Le rôle de l'éducation ne serait pas seulement de dire : « Voici ce qui est bien. » Il pourrait aussi être : « Voici les raisons pour lesquelles certains considèrent cela comme bien. À toi maintenant de réfléchir. »

Peut-on transmettre une valeur sans imposer une pensée ?

C'est probablement l'une des difficultés majeures de l'éducation. Si nous disons à un enfant : « Il faut respecter les autres », nous lui transmettons une valeur. Mais nous pouvons aussi lui demander : Pourquoi faut-il respecter les autres ? Qu'est-ce que le respect ? Respecter signifie-t-il être toujours d'accord ? Peut-on respecter quelqu'un tout en contestant ce qu'il dit ? Que faire lorsqu'une personne ne nous respecte pas ?

Ces questions ne détruisent pas la valeur. Au contraire. Elles permettent de la comprendre. Une valeur que l'on comprend peut devenir une conviction. Une valeur que l'on répète sans la comprendre risque de rester une formule.

Kant : la morale ne peut pas être seulement une obéissance

On retrouve ici Kant. Pour lui, agir moralement ne consiste pas simplement à faire ce qu'une autorité nous ordonne. 

Il y a une différence entre : « Je fais cela parce qu'on me l'a demandé » et « Je comprends pourquoi cette règle doit s'appliquer et je choisis de la respecter. » La première situation relève de l'obéissance. La seconde implique davantage d'autonomie. Et c'est précisément ce que l'éducation devrait permettre : passer progressivement d'une morale reçue de l'extérieur à une capacité de jugement personnel.

Mais l'enfant peut-il choisir toutes ses valeurs ?

La question inverse mérite également d'être posée. On entend parfois qu'il faudrait laisser l'enfant construire entièrement ses propres valeurs. Mais est-ce réellement possible ?

Un enfant ne grandit jamais dans le vide. Il rencontre forcément des adultes, une famille, une école, une culture, une langue, une histoire, des œuvres, des règles, des comportements.

Même si nous décidions de ne rien lui transmettre volontairement, il apprendrait tout de même quelque chose de notre manière de vivre. L'enfant apprend aussi par imitation. Il observe comment nous traitons les autres. Comment nous réagissons lorsque nous avons tort. Comment nous parlons de ceux qui ne nous ressemblent pas. Comment nous nous comportons lorsque personne ne nous oblige à être corrects.  L'exemple est lui aussi une forme d'éducation.

Les enfants regardent ce que nous faisons

Nous pouvons expliquer pendant une heure à un enfant qu'il faut écouter les autres. Puis lui montrer chaque jour que nous coupons la parole à ceux qui ne pensent pas comme nous.

Nous pouvons lui parler du respect. Puis l'humilier lorsqu'il commet une erreur.

Nous pouvons lui dire que le travail est important. Puis lui expliquer que seule la réussite compte.

Nous pouvons lui apprendre à dire la vérité. Puis lui montrer que certaines vérités deviennent soudain moins importantes lorsqu'elles nous arrangent.

L'enfant reçoit alors deux messages. Celui que nous prononçons. Et celui que nous incarnons. Lequel retiendra-t-il ? Probablement les deux. 

C'est pourquoi l'éducation ne passe jamais uniquement par les discours. Nous transmettons aussi ce que nous sommes.

Hannah Arendt : préserver un monde commun

Chez Hannah Arendt, cette question prend encore une autre dimension. Si nous transmettons le monde aux nouvelles générations, nous transmettons nécessairement une histoire, une culture et des références communes. Mais cela ne signifie pas que nous devons transmettre le monde comme s'il était parfait.

Au contraire. Nous pouvons transmettre l'histoire avec ses réussites et ses catastrophes. Les œuvres avec leurs beautés et leurs contradictions. Les institutions avec leurs forces et leurs faiblesses. Les idées avec ce qu'elles ont permis de comprendre et les erreurs qu'elles ont parfois produites.

Transmettre ne signifie donc pas glorifier. On peut transmettre un héritage tout en apprenant à l'interroger.

Faut-il apprendre ce qui est bon ?

Peut-être. Mais il faut également apprendre à se demander pourquoi nous considérons quelque chose comme bon.

C'est ce qui distingue l'éducation morale de l'endoctrinement. L'endoctrinement cherche à fermer la question. L'éducation peut transmettre une valeur tout en laissant ouverte la possibilité de la comprendre, de la discuter et parfois même de la faire évoluer.

C'est une nuance essentielle.

Dire à un enfant : « Tu dois penser comme moi » n'est pas la même chose que lui dire : « Voici ce que nous considérons comme important. Voilà pourquoi. Maintenant, apprends à réfléchir par toi-même. » Dans le second cas, la transmission devient une invitation au jugement.

Et si nos valeurs évoluaient ?

Il existe une autre difficulté. Les valeurs d'une société ne sont pas immobiles. Ce que certaines générations considéraient comme évident peut être remis en question par les suivantes. Des comportements autrefois acceptés peuvent devenir inacceptables. Des droits qui semblaient réservés à certains peuvent être reconnus à tous. Des conceptions de l'autorité peuvent changer. Des manières de vivre ensemble peuvent évoluer.

Est-ce une perte ? Pas nécessairement. Cela peut aussi être le signe qu'une société continue de réfléchir sur elle-même. C'est peut-être justement le rôle des nouvelles générations : recevoir, comprendre, questionner et parfois transformer.

Alors, faut-il transmettre des valeurs ?

Peut-être que la question n'est finalement pas : « Faut-il transmettre des valeurs ? ». Nous le faisons de toute façon.

La véritable question serait plutôt : « Comment transmettre des valeurs sans empêcher celui qui les reçoit de penser par lui-même ? »

C'est beaucoup plus difficile. Et beaucoup plus exigeant. Cela demande aux adultes de connaître leurs propres valeurs, de pouvoir expliquer pourquoi ils les défendent, d'accepter qu'elles puissent être discutées et parfois de reconnaître qu'ils ont eux-mêmes quelque chose à apprendre.

Une éducation qui donne des racines et des ailes

Peut-être pourrait-on finalement définir l'éducation comme un équilibre entre deux besoins : donner des racines parce qu'un enfant a besoin de repères, d'une histoire, d'une culture, d'une langue, de valeurs et d'un monde auquel se rattacher. Mais aussi donner des ailes parce qu'il doit pouvoir penser, choisir, créer et devenir quelqu'un que nous n'avions pas prévu.

Les racines sans les ailes peuvent enfermer. Les ailes sans les racines peuvent laisser sans repères. L'éducation cherche peut-être précisément à tenir les deux ensemble. Transmettre sans emprisonner. Protéger sans empêcher de grandir. Donner des repères sans imposer un chemin unique. Apprendre à respecter certaines valeurs tout en apprenant à les interroger.

Et finalement, accepter cette idée magnifique : nous ne savons pas exactement qui deviendront les enfants que nous éduquons. Et c'est peut-être heureux. Car éduquer ne consiste pas à fabriquer quelqu'un à notre image : c'est transmettre suffisamment pour qu'un être humain puisse ensuite devenir lui-même.

Et cette question nous conduit naturellement à la suivante : si nous voulons qu'un enfant devienne lui-même, quelle liberté sommes-nous réellement prêts à lui donner ?

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L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?

Publié le par Sophie Richard-Lanneyrie

J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.

La série comportera donc 8 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur  apportant une pensée d'ensemble :

  1. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
  2. Éduquer, est-ce remplir une tête ?
  3. Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
  4. À quoi sert l'autorité à l'école ?
  5. L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
  6. Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
  7. Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
  8. Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Les articles 4 et 5 posent le cadre collectif avant d'arriver aux valeurs de la liberté et, finalement, quel humain voulons-nous former ?

Après avoir parlé de ce que l'école transmet et de l'autorité de ceux qui transmettent, on pose la question de fond : qui est responsable de l'éducation d'un enfant ?

L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?

Lorsqu'un enfant naît, il appartient d'abord à une famille. Il y apprend ses premiers mots, ses premières habitudes, ses premières règles. Il découvre ce qui fait rire, ce qui fait peur, ce qui est permis, ce qui ne l'est pas. Il apprend à parler, à entrer en relation, à faire confiance.

Puis vient l'école. Un autre monde s'ouvre, d'autres adultes, d'autres enfants, d'autres règles, d'autres connaissances, d'autres façons de penser. Et, progressivement, l'enfant découvre qu'il n'appartient pas seulement à une famille. Il appartient aussi à une société.

Alors une question apparaît : à qui appartient l'éducation d'un enfant ? Aux parents ? À l'école ? À l'État ? À la société tout entière ?

Les parents sont-ils les premiers éducateurs ?

La famille est évidemment le premier lieu d'éducation. Avant même de savoir lire ou écrire, un enfant apprend déjà énormément. Il apprend une langue, une manière de communiquer, des habitudes, des valeurs. Une certaine relation aux autres. Une façon de regarder le monde. 

Et cette éducation ne passe pas uniquement par des discours. Elle passe par les gestes, les comportements, les exemples. Un enfant observe ce que font les adultes bien davantage qu'il n'écoute ce qu'ils disent. 

La famille transmet donc une première vision du monde mais elle ne peut pas tout transmettre. Et surtout, elle n'est pas le seul monde auquel l'enfant devra appartenir.

Pourquoi avons-nous créé l'école ?

Si la famille suffisait à tout, l'école n'aurait peut-être jamais été nécessaire. Mais une société possède des connaissances qui dépassent largement ce qu'une seule famille peut transmettre. L'histoire d'un pays. Les sciences. Les mathématiques. La littérature. Les langues. Les arts. Les connaissances techniques. Les règles de la vie collective.

L'école organise donc une partie de cette transmission. Elle fait entrer l'enfant dans un patrimoine qui ne lui appartient pas personnellement. Ce patrimoine est collectif. C'est celui des générations qui l'ont précédé.

L'école transmet-elle seulement des connaissances ?

Nous retrouvons ici la réflexion de Hannah Arendt. L'école est un lieu particulier parce qu'elle se situe entre deux mondes. D'un côté, il y a l'enfant, qui représente la nouveauté. De l'autre, il y a le monde déjà là, avec son histoire et ses connaissances.

L'école joue donc un rôle de passage. Elle ne devrait ni abandonner l'enfant à lui-même, ni lui demander de reproduire exactement le monde des adultes. Elle lui permet d'entrer progressivement dans un monde commun. Cela signifie que l'école a une responsabilité qui dépasse largement la simple transmission d'informations. Elle transmet une culture, une mémoire, des repères, une capacité à comprendre ce que nous avons construit ensemble.

Et l'État dans tout cela ?

Dès que l'éducation devient une question collective, une autre question apparaît : qui décide de ce que les enfants doivent apprendre ? Dans une société organisée, l'État intervient nécessairement. Il fixe des programmes. Organise les établissements. Forme ou encadre les enseignants. Définit des règles communes. Garantit l'accès à l'éducation.

Cette intervention répond à une idée importante : chaque enfant doit pouvoir recevoir une éducation, indépendamment de sa famille et de ses conditions de naissance. L'école publique peut ainsi être pensée comme un outil d'égalité. Elle permet à des enfants issus de milieux très différents de rencontrer certains mêmes savoirs et certaines mêmes références. Mais cette responsabilité pose aussi une question délicate.

Jusqu'où la société peut-elle éduquer ?

Si l'État décide de tout, il existe un risque : celui de transformer l'éducation en simple transmission d'une vision officielle du monde. 

Si la famille décide de tout, un autre risque apparaît : celui que chaque enfant reçoive une éducation entièrement différente, avec des possibilités très inégales d'accès aux connaissances et à la culture.

Si l'école décide de tout, elle risque de prendre une place qui n'est pas la sienne.

Alors où placer la frontière ? Il n'existe probablement pas de réponse simple. Parce que l'enfant est à la fois une personne singulière, un membre d'une famille et un futur membre de la société.

Éduquer un enfant, ce n'est pas posséder un enfant

C'est peut-être ici qu'une distinction est nécessaire. Être responsable de l'éducation d'un enfant ne signifie pas en être propriétaire. Un enfant n'est pas le prolongement des convictions de ses parents. Il n'est pas non plus un produit fabriqué par l'école. Et il n'est certainement pas un instrument au service des objectifs d'une société. Il deviendra un être humain avec ses propres convictions, ses propres choix et sa propre histoire. 

L'éducation devrait donc permettre cette émergence. C'est précisément pour cela que plusieurs acteurs doivent pouvoir intervenir, chacun avec une responsabilité différente.

Une responsabilité partagée

On pourrait alors imaginer une sorte de répartition. 

La famille transmet les premiers repères et accompagne l'enfant dans son histoire personnelle.

L'école transmet des connaissances et ouvre l'enfant à un monde culturel et intellectuel plus vaste que son environnement immédiat.

La société garantit un cadre commun.

L'État organise et protège l'accès à l'éducation.

Et l'enfant ? Il n'est pas simplement celui qui reçoit. Il est progressivement celui qui devient responsable de ce qu'il reçoit. C'est peut-être le point essentiel.

Que se passe-t-il lorsque les éducations se contredisent ?

La question devient plus difficile lorsqu'un enfant entend des choses différentes selon les lieux où il se trouve. Une famille peut penser d'une manière. L'école peut présenter un autre point de vue. Les médias en présentent encore d'autres. Les amis, les réseaux sociaux, les livres, les rencontres ajoutent leurs propres influences. L'enfant grandit donc au milieu d'une multitude de discours. 

Est-ce nécessairement un problème ? Pas forcément. Cela peut même être une chance. Car rencontrer des points de vue différents oblige à réfléchir. Encore faut-il avoir appris à les comparer, à distinguer une opinion d'un fait, à argumenter, à accepter de ne pas être d'accord et à comprendre qu'une personne qui pense autrement n'est pas nécessairement une ennemie. 

L'éducation devient alors aussi une éducation au pluralisme.

Une société éduque-t-elle aussi sans le savoir ?

Il existe enfin une dimension à laquelle nous pensons moins. Une société éduque même lorsqu'elle ne donne aucun cours. Elle éduque par les exemples qu'elle offre. Par ce qu'elle valorise. Par ce qu'elle récompense. Par ce qu'elle condamne. Par la manière dont les adultes se parlent. Par la manière dont les plus faibles sont considérés. Par la place accordée au savoir. Par la façon dont on traite l'erreur. Par la manière dont on parle de la réussite.

Les enfants observent tout cela. Ils apprennent aussi de ce que nous faisons lorsque nous croyons qu'ils ne regardent pas. 

Cela signifie que l'éducation n'est jamais uniquement ce qui se passe dans une salle de classe.

Une société éduque par le monde qu'elle donne à voir.

Alors, qui est responsable ?

Peut-être faut-il finalement renoncer à chercher un seul responsable. L'éducation est une responsabilité partagée. Mais partagée ne signifie pas diluée.

Chacun possède une responsabilité particulière. Les parents ne peuvent pas demander à l'école de tout transmettre. L'école ne peut pas réparer toutes les difficultés de la société. L'État ne peut pas décider de tout ce qu'un enfant doit devenir. Et la société ne peut pas demander aux familles et aux enseignants de résoudre seuls des problèmes qu'elle produit elle-même.

L'éducation est un travail collectif. Et cette idée nous conduit à une question encore plus profonde.

Que voulons-nous transmettre ?

Car dès que plusieurs acteurs participent à l'éducation, une question devient inévitable : qu'avons-nous réellement envie de transmettre aux générations suivantes ? Des connaissances ? Bien sûr. Des compétences ? Évidemment. Des règles ? Certainement.

Mais aussi une certaine conception de la justice, de la liberté, de la responsabilité, du respect, de la vérité, de la solidarité, de la réussite, de la vie commune.

Autrement dit, derrière toute politique éducative, derrière toute école, derrière toute famille, se trouve une question que nous ne pouvons pas éviter : quelles valeurs voulons-nous transmettre ?

Et c'est peut-être là que commence la partie la plus délicate de la réflexion parce que transmettre des connaissances est relativement simple. Mais transmettre des valeurs signifie toujours dire quelque chose de ce que nous considérons comme bon, juste et souhaitable.

L'éducation n'est donc pas seulement une question de savoir. Elle devient une question de société. Et, finalement, une question profondément philosophique : quel être humain voulons-nous aider à devenir ?

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À quoi sert l'autorité à l'école ?

Publié le par Sophie Richard-Lanneyrie

J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.

La série comportera donc 8 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur  apportant une pensée d'ensemble :

  1. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
  2. Éduquer, est-ce remplir une tête ?
  3. Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
  4. À quoi sert l'autorité à l'école ?
  5. L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
  6. Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
  7. Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
  8. Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Les articles 4 et 5 posent le cadre collectif avant d'arriver aux valeurs de la liberté et, finalement, quel humain voulons-nous former ?

On ne peut pas parler de liberté sans avoir réfléchi à l'autorité. La vraie question philosophique est beaucoup plus intéressante qu'un simple débat entre « autorité contre liberté » qui ce serait trop réducteur. C'est : comment une autorité peut-elle avoir pour finalité de rendre quelqu'un autonome ?

À quoi sert l'autorité à l'école ?

Le mot « autorité » n'a plus toujours bonne réputation. Il évoque parfois l'obéissance, la contrainte, l'interdiction. On oppose facilement l'autorité à la liberté. Comme si l'une ne pouvait exister qu'au détriment de l'autre.

Pourtant, lorsqu'il s'agit d'éducation, la question est peut-être plus subtile. Un enfant qui arrive à l'école ne sait pas encore tout. Il ne connaît pas toutes les règles de la vie collective. Il ne sait pas nécessairement distinguer ce qui est permis de ce qui ne l'est pas. Il ne possède pas encore toutes les connaissances qui lui permettront de comprendre le monde.

Alors une question se pose : un enfant peut-il devenir autonome sans être d'abord accompagné par ceux qui savent davantage que lui ? L'autorité est-elle forcément une contrainte ?

Autorité et pouvoir ne sont pas exactement la même chose. Le pouvoir peut contraindre. L'autorité, elle, suppose aussi une forme de reconnaissance. L'enfant accepte certaines règles parce qu'il reconnaît progressivement que l'adulte possède quelque chose qu'il n'a pas encore : de l'expérience, des connaissances, une responsabilité. Le professeur sait quelque chose que l'élève ne sait pas encore. Le parent connaît certaines conséquences que l'enfant ne peut pas encore anticiper. 

L'adulte voit parfois plus loin parce qu'il a déjà parcouru une partie du chemin. Cela ne signifie évidemment pas qu'il a toujours raison. Mais cela signifie qu'il a une responsabilité particulière.

Pourquoi un enfant a-t-il besoin de règles ?

Prenons une situation très simple. Un enfant veut traverser une rue. On lui dit de s'arrêter. Il peut ne pas comprendre pourquoi. Peut-être trouve-t-il la règle injuste ? Peut-être pense-t-il que la voiture est encore loin. Peut-être veut-il simplement continuer à jouer. Pourtant, l'adulte intervient. Il impose une limite. Cette limite n'a pas pour objectif d'empêcher l'enfant d'être libre. Elle a pour objectif de lui permettre de grandir suffisamment pour pouvoir un jour décider lui-même en connaissance de cause.

L'autorité éducative peut donc avoir une fonction paradoxale : elle limite momentanément la liberté pour permettre l'apprentissage de l'autonomie.

Kant : apprendre à être libre

Cette idée rejoint la réflexion de Kant sur l'éducation. Devenir libre ne signifie pas simplement pouvoir faire tout ce que l'on veut. Si c'était le cas, un enfant totalement livré à ses envies serait déjà parfaitement libre. Or nous savons bien que ce n'est pas ainsi que fonctionne la liberté. Être libre suppose progressivement de pouvoir réfléchir avant d'agir. Comprendre les conséquences de ses actes. Prendre en compte l'existence des autres. Être capable de résister à certaines impulsions. Choisir plutôt que simplement réagir. 

La liberté demande donc une éducation. Et cette éducation demande nécessairement certaines limites.

Mais toute autorité est-elle légitime ?

Évidemment non. C'est ici que la question devient essentielle. Si l'autorité signifie simplement : « Parce que je suis l'adulte, tu dois obéir », elle risque de produire de la soumission plutôt que de l'autonomie.

Une autorité éducative ne devrait pas avoir pour objectif de maintenir éternellement l'enfant dans une position d'infériorité. Elle devrait progressivement lui permettre de comprendre les raisons des règles.

Au début, l'enfant obéit parce que l'adulte lui demande. Puis il comprend. Puis il intériorise certaines règles. Et finalement, il devient capable de décider sans avoir constamment besoin de quelqu'un pour lui dire quoi faire.

L'autorité réussit lorsqu'elle devient progressivement moins nécessaire.

C'est peut-être là l'une des différences fondamentales entre l'autorité éducative et la domination.

Hannah Arendt : la responsabilité des adultes

Cette question occupe une place importante dans la pensée de Hannah Arendt. Pour elle, les adultes ont une responsabilité particulière envers les enfants parce qu'ils sont déjà dans le monde. Ils en connaissent l'histoire. Ils en connaissent certaines règles. Ils savent aussi que ce monde comporte des difficultés, des injustices, des dangers et des contradictions. 

L'enfant, lui, arrive. Il découvre. Il ne peut pas encore porter seul la responsabilité de ce monde. L'adulte doit donc faire quelque chose d'assez difficile : protéger l'enfant du monde sans le couper du monde.

C'est une distinction essentielle. Protéger ne signifie pas cacher. Éduquer ne signifie pas empêcher toute difficulté. Accompagner signifie donner progressivement les moyens de rencontrer la réalité.

L'autorité protège-t-elle aussi les enfants ?

On pense souvent à l'autorité comme à quelque chose que l'adulte exerce sur l'enfant. Mais elle peut aussi être une manière de protéger l'enfant. Une règle permet parfois de poser une limite à la violence. Un cadre permet à chacun de savoir ce qui est attendu. Une interdiction peut protéger les plus vulnérables. Une exigence peut empêcher que les plus bruyants prennent toute la place. 

L'autorité peut donc avoir une dimension profondément collective. Elle ne sert pas seulement à dire : « Tu dois faire cela. » Elle peut aussi signifier : « Ici, nous avons la responsabilité de permettre à chacun d'exister avec les autres. »

Et lorsque l'autorité disparaît ?

Il existe parfois une confusion entre bienveillance et absence de limites. Être bienveillant ne signifie pas tout accepter. Écouter un enfant ne signifie pas toujours être d'accord avec lui. Respecter sa parole ne signifie pas lui confier une responsabilité qu'il n'est pas encore capable d'assumer. 

L'éducation suppose parfois de dire non. Un vrai « non ». Pas un « non » humiliant. Pas un « non » arbitraire. Mais un « non » qui signifie : « Je sais que tu n'es pas encore capable de mesurer cette conséquence, alors c'est à moi, pour le moment, de poser cette limite. » Ce « pour le moment » est essentiel. Car l'objectif n'est pas de maintenir l'enfant sous contrôle. C'est de lui permettre de grandir.

L'autorité peut-elle expliquer ?

Une autorité éducative peut aussi apprendre à rendre des comptes. Pourquoi cette règle existe-t-elle ? Pourquoi devons-nous la respecter ? Peut-elle évoluer ? Dans quelles circonstances peut-elle être remise en question ?

Ces questions apprennent quelque chose de précieux : une règle n'est pas nécessairement juste parce qu'elle est une règle.

Mais inversement, le fait de pouvoir questionner une règle ne signifie pas qu'on peut l'ignorer immédiatement. Il faut apprendre à discuter, à argumenter, à écouter les raisons de l'autre ,à distinguer une contestation réfléchie d'un simple refus.

C'est déjà une forme d'éducation à la citoyenneté.

De l'obéissance au jugement

On pourrait finalement représenter l'éducation comme un chemin. Au départ : « Fais-le parce que je te le demande. »

Puis : « Comprends pourquoi on te le demande. »

Ensuite : « Apprends à juger par toi-même. »

Et enfin :  « Sois capable de décider et d'assumer tes décisions. »

Le but ultime n'est donc pas l'obéissance. Le but est le jugement.

L'enfant doit progressivement passer d'une règle extérieure à une capacité intérieure à se diriger lui-même. C'est ce qui permet à l'autorité de devenir inutile sans que le cadre disparaisse.

Peut-on apprendre la liberté sans apprendre les limites ?

C'est peut-être l'un des grands paradoxes de l'éducation. Pour apprendre à être libre, il faut rencontrer des limites. 

Pour apprendre à choisir, il faut découvrir qu'on ne peut pas tout choisir.

Pour apprendre à vivre ensemble, il faut accepter que les autres existent avec leurs propres droits.

Pour apprendre à penser par soi-même, il faut d'abord rencontrer des pensées qui ne sont pas les nôtres.

La liberté n'est donc pas l'absence de cadre. Elle est peut-être plutôt la capacité à agir consciemment à l'intérieur d'un monde qui comporte des contraintes.

Et cette capacité ne naît pas spontanément. Elle s'apprend.

Une autorité qui prépare son propre dépassement, peut-être est-ce finalement cela que nous pouvons demander à l'autorité éducative.  Non pas de produire des enfants obéissants. Non pas de fabriquer des adultes qui reproduiront docilement ce qu'on leur a appris mais de construire progressivement les conditions dans lesquelles un être humain pourra devenir capable de se gouverner lui-même.

Une autorité qui ne veut jamais disparaître cherche à conserver son pouvoir. Une autorité éducative véritable cherche au contraire à devenir moins nécessaire. Elle transmet, protège, pose des limites, explique, accompagne. Et puis, peu à peu, elle laisse partir. Parce que l'objectif de l'éducation n'est pas de fabriquer quelqu'un qui aura toujours besoin de nous. C'est de permettre à quelqu'un de devenir capable de marcher sans nous.

Peut-être qu'une bonne autorité n'est pas celle qui obtient toujours l'obéissance. C'est celle qui rend progressivement possible la liberté.

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Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?

Publié le par Sophie Richard-Lanneyrie

J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.

La série comportera donc 8 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur  apportant une pensée d'ensemble :

  1. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
  2. Éduquer, est-ce remplir une tête ?
  3. Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
  4. À quoi sert l'autorité à l'école ?
  5. L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
  6. Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
  7. Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
  8. Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Après avoir demandé ce que l'école transmet et comment elle apprend à penser, on peut se demander pourquoi elle éduque. Est-ce pour que les enfants trouvent leur place dans le monde tel qu'il existe, ou pour qu'ils puissent contribuer à le changer ?

Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?

Lorsqu'un enfant entre à l'école, il découvre un monde qui existait avant lui. Il y a déjà une langue, des règles, une histoire, des connaissances, des institutions, des métiers, des habitudes, des façons de vivre ensemble. 

Tout cela lui est transmis par les adultes. Et c'est parfaitement normal. Un enfant ne peut pas réinventer seul tout ce que les générations précédentes ont mis des siècles à construire. 

Mais une question apparaît rapidement : jusqu'où devons-nous lui apprendre à s'adapter à ce monde ? Et à partir de quand devons-nous lui permettre de le remettre en question ?

Apprendre les règles du monde

La première fonction de l'éducation semble évidente : permettre à l'enfant de trouver sa place dans le monde. Il doit apprendre à parler avec les autres, à respecter certaines règles, à comprendre les codes de la vie collective, à acquérir des connaissances, à développer des compétences, à devenir progressivement autonome.

Une société ne pourrait pas fonctionner si chaque génération devait repartir de zéro. Nous transmettons donc ce que nous avons appris, ce que nous avons construit, ce que nous considérons comme important. Et cette transmission est précieuse.

Mais elle comporte un risque. Transmettre le monde ne signifie pas nécessairement demander à l'enfant de le conserver tel quel.

Rousseau : l'enfant n'est pas un adulte miniature

Cette question était déjà au cœur de la pensée de Jean-Jacques Rousseau. Avec Émile ou De l'éducation, Rousseau bouleverse une conception ancienne de l'enfant. L'enfant n'est pas simplement un adulte qui ne saurait pas encore. Il est un être en construction. Il possède une manière propre de découvrir, d'expérimenter et de comprendre. L'éducation doit donc accompagner son développement plutôt que chercher à le faire entrer trop rapidement dans les attentes du monde adulte.

Cela ne signifie pas qu'il faudrait laisser l'enfant faire tout ce qu'il veut. Cela signifie plutôt que l'éducation doit prendre en compte celui qui apprend. Si nous voulons véritablement préparer quelqu'un à devenir autonome, nous ne pouvons pas simplement lui demander de reproduire ce que nous faisons déjà.

Le monde change

Il y a une autre difficulté. Le monde auquel nous préparons les enfants d'aujourd'hui ne sera pas nécessairement celui dans lequel ils vivront demain. Les métiers évoluent. Les technologies transforment nos habitudes. Les connaissances scientifiques progressent. Les sociétés changent. Certaines professions disparaissent. D'autres apparaissent. Des problèmes que nous ne connaissions pas deviennent essentiels et des certitudes que nous considérions comme définitives peuvent être remises en question.

Alors, comment préparer quelqu'un à un monde que nous ne connaissons pas encore ? C'est probablement impossible. Mais nous pouvons lui donner quelque chose qui sera utile dans presque tous les mondes : la capacité à apprendre.

Apprendre à apprendre

C'est peut-être l'une des grandes finalités de l'éducation. Nous ne pouvons pas transmettre toutes les connaissances dont un enfant aura besoin au cours de sa vie. Mais nous pouvons lui donner les moyens d'en acquérir de nouvelles.

Nous pouvons lui apprendre à chercher, à comprendre, à vérifier, à s'adapter, à recommencer, à demander de l'aide, à travailler avec les autres, à remettre en question ce qui doit l'être.

L'éducation ne consiste donc pas seulement à préparer l'enfant à un monde déterminé. Elle consiste aussi à lui donner les outils nécessaires pour faire face à un monde indéterminé.

Kant : devenir capable de penser par soi-même

C'est ici que la pensée de Kant prend toute sa force. Pour lui, l'éducation doit permettre à l'être humain de devenir progressivement autonome. Il ne s'agit pas de supprimer les règles : il s'agit de devenir capable de comprendre, de juger et d'agir en connaissance de cause.

L'enfant apprend d'abord parce qu'un adulte lui montre. Puis il comprend. Puis il exerce son propre jugement et finalement, il devient capable de décider.

C'est un mouvement essentiel : de la dépendance vers l'autonomie.

Une bonne éducation ne cherche donc pas à conserver indéfiniment l'enfant sous son autorité. Elle travaille, au contraire, à rendre cette dépendance progressivement moins nécessaire.

Mais peut-on vraiment préparer quelqu'un à changer le monde ?

L'expression peut sembler grandiose. On imagine immédiatement les grands inventeurs, les artistes, les scientifiques, les révolutionnaires, les grands penseurs.

Pourtant, transformer le monde ne signifie pas forcément accomplir quelque chose d'extraordinaire. Un enseignant peut changer le monde d'un enfant. Un médecin peut améliorer celui d'un patient. Un ingénieur peut inventer une solution utile. Un parent peut transmettre une autre manière de parler à ses enfants. Un citoyen peut participer à une décision collective. Une personne peut simplement refuser de reproduire une injustice qu'elle a elle-même subie.

Le changement commence souvent à une échelle beaucoup plus petite que celle que nous imaginons.

Arendt : transmettre sans enfermer

C'est probablement chez Hannah Arendt que cette tension apparaît avec le plus de force. L'adulte doit transmettre un monde. Il ne peut pas abandonner l'enfant à lui-même en lui disant : « Débrouille-toi. Invente tout ». Ce serait lui demander de construire sans matériaux. L'enfant a besoin de recevoir quelque chose : une langue, une culture, une histoire, des connaissances, des œuvres, des règles, des repères.

Mais cette transmission ne doit pas devenir un enfermement. L'enfant est précisément celui qui peut apporter quelque chose de nouveau. Arendt parle à ce propos de la natalité : chaque naissance représente l'arrivée d'un être nouveau dans un monde déjà ancien. Chaque nouvelle génération possède donc la possibilité de commencer quelque chose. C'est une idée magnifique. Nous éduquons les enfants dans un monde que nous avons reçu, mais ils auront à vivre dans celui qu'ils contribueront à construire.

Faut-il alors transmettre nos propres certitudes ?

C'est peut-être ici que l'humilité des adultes devient nécessaire. Nous transmettons forcément une partie de ce que nous croyons important. Mais nous devons aussi être capables de dire : « Voilà ce que nous savons aujourd'hui. ». « Voilà ce que les générations précédentes ont compris. ». « Voilà pourquoi nous avons construit les choses de cette manière. »

Et parfois : « Nous ne savons pas encore. »

Cette dernière phrase est peut-être l'une des plus difficiles à prononcer lorsqu'on est adulte. Pourtant, elle est profondément éducative parce qu'elle apprend à l'enfant que le savoir n'est pas toujours terminé.

Que certaines questions restent ouvertes et qu'il existe une différence entre ne pas savoir encore et ne jamais pouvoir savoir.

Une éducation tournée vers l'avenir

L'éducation regarde donc dans deux directions : elle regarde vers le passé, parce qu'il faut connaître ce qui nous précède et elle regarde vers l'avenir, parce que ceux que nous éduquons ne vivront pas exactement comme nous.

Nous avons besoin du passé pour comprendre le présent mais nous ne pouvons pas demander au passé de décider entièrement de l'avenir. 

C'est pourquoi l'éducation est toujours un équilibre délicat entre transmission et liberté. Trop peu de transmission, et l'enfant risque de manquer de repères. Trop peu de liberté, et il risque de ne jamais pouvoir devenir véritablement lui-même.

Que voulons-nous finalement transmettre ?

Peut-être pas seulement des réponses. Peut-être aussi une capacité à poser de nouvelles questions. 

Pas seulement des règles mais la capacité à comprendre leur raison d'être.

Pas seulement une culture mais l'envie de continuer à découvrir.

Pas seulement un modèle de réussite mais la possibilité d'inventer sa propre manière de contribuer au monde.

Et peut-être pas seulement l'adaptation mais le courage de dire, lorsque cela devient nécessaire : « Nous avons toujours fait ainsi. Mais sommes-nous certains que nous devons continuer ? »

Le paradoxe de l'éducation

Il existe finalement un magnifique paradoxe.

Nous devons apprendre à l'enfant à vivre dans le monde tel qu'il existe et, dans le même temps, nous devons lui permettre de comprendre que ce monde n'est pas immuable. Nous lui transmettons notre histoire sans lui demander d'y rester enfermé. Nous lui enseignons nos connaissances sans prétendre qu'elles seront les dernières. Nous lui donnons des règles pour qu'il puisse progressivement exercer sa liberté. Nous lui montrons ce que nous avons construit afin qu'il puisse, peut-être, construire autrement.

Alors, éduquer, est-ce préparer l'enfant à s'adapter au monde ? Oui mais pas seulement.

C'est aussi lui donner les moyens de comprendre ce monde, de l'interroger et, lorsqu'il le jugera nécessaire, de participer à sa transformation. Car l'éducation ne prépare pas seulement les enfants à occuper une place dans le monde. Elle prépare aussi le monde à accueillir ceux qui viendront après nous.

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Éduquer, est-ce remplir une tête ?

Publié le par Sophie Richard-Lanneyrie

J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.

La série comportera donc 8 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur  apportant une pensée d'ensemble :

  1. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
  2. Éduquer, est-ce remplir une tête ?
  3. Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
  4. À quoi sert l'autorité à l'école ?
  5. L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
  6. Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
  7. Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
  8. Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Éduquer, est-ce remplir une tête ?

Il existe une image assez spontanée de l'éducation : celle d'un enfant qui ne sait pas encore, face à un adulte qui sait. L'adulte transmet. L'enfant reçoit. Le professeur explique. L'élève apprend. Et, à la fin, on vérifie ce qu'il a retenu.

Cette représentation n'est pas fausse. Mais elle est peut-être insuffisante. Si éduquer consistait simplement à remplir une tête de connaissances, il suffirait d'accumuler des informations pour devenir un être humain parfaitement éduqué. Or nous savons bien que ce n'est pas le cas.

On peut connaître beaucoup de choses et avoir beaucoup de mal à comprendre le monde. On peut avoir de nombreux diplômes et être incapable de prendre une décision raisonnable. On peut savoir réciter une leçon et ne pas savoir quoi faire de ce savoir lorsqu'une situation nouvelle se présente.

Alors une question apparaît : à quoi sert réellement ce que nous apprenons ?

Une tête pleine est-elle une tête bien faite ?

Il y a plusieurs siècles, Montaigne formulait déjà une distinction devenue célèbre : il vaut mieux avoir une tête bien faite qu'une tête bien pleine. L'idée est simple, mais elle est beaucoup plus profonde qu'elle n'en a l'air. Montaigne ne dit évidemment pas que les connaissances sont inutiles. Il dit quelque chose de différent : les connaissances ne prennent véritablement leur sens que lorsqu'elles deviennent capables de nourrir notre jugement. Apprendre ne devrait donc pas seulement consister à retenir. Il faudrait aussi comprendre, comparer, mettre en relation, questionner. 

Autrement dit : le savoir n'est pas seulement quelque chose que l'on possède : c'est quelque chose dont on doit apprendre à se servir.

Que faisons-nous de ce que nous savons ?

Imaginons deux personnes qui lisent exactement le même livre. Elles possèdent désormais les mêmes informations mais elles n'en tireront pas nécessairement la même compréhension. L'une pourra simplement retenir ce qu'elle a lu. L'autre pourra se demander : Pourquoi l'auteur pense-t-il cela ? Suis-je d'accord ? Sur quoi s'appuie-t-il ? Existe-t-il un autre point de vue ? Qu'est-ce que cela change dans ma manière de regarder le monde ?

La différence entre les deux n'est pas la quantité de connaissances : c'est la capacité à faire travailler les connaissances. Et c'est peut-être l'une des missions essentielles de l'éducation.

Apprendre à penser n'est pas apprendre quoi penser

Cette distinction est fondamentale. Une éducation véritablement émancipatrice ne devrait pas seulement fournir des réponses : elle devrait aussi apprendre à poser des questions.

Pourquoi ? Parce qu'une réponse peut devenir obsolète, une information peut être fausse, une théorie peut être remise en question, une opinion peut être influencée par nos émotions, notre environnement ou les personnes auxquelles nous faisons confiance. 

La capacité à questionner, à vérifier et à raisonner reste un outil et c'est précisément ce qui donne au savoir sa force.

L'enfant qui apprend seulement quoi penser dépendra toujours de celui qui lui fournit les réponses. Celui qui apprend comment penser possède progressivement les moyens de chercher lui-même.

Platon et la sortie des apparences

Cette idée rejoint, sous une autre forme, la pensée de Platon. Dans l'allégorie de la caverne, les êtres humains prennent d'abord les ombres qu'ils voient pour la réalité. L'éducation consiste alors en un mouvement : sortir progressivement des apparences pour accéder à une compréhension plus profonde. Ce mouvement n'est pas toujours confortable. Penser signifie parfois découvrir que ce que nous croyions évident ne l'est pas. C'est pourquoi apprendre véritablement peut aussi déstabiliser. 

Une éducation qui ne ferait que confirmer toutes nos certitudes ne nous apprendrait finalement pas beaucoup à penser : elle nous apprendrait surtout à rester dans ce que nous connaissons déjà.

Le rôle du professeur change alors

Si l'objectif n'est pas simplement de remplir une tête, le rôle de l'enseignant change lui aussi. Il ne disparaît pas, au contraire, il devient essentiel. Il n'est plus seulement celui qui possède le savoir face à celui qui ne le possède pas encore. Il devient aussi celui qui apprend à l'élève comment rencontrer le savoir, comment chercher, comment vérifier, comment raisonner, comment distinguer un fait d'une interprétation, comment écouter un point de vue différent sans être obligé de l'adopter, comment changer d'avis lorsqu'un nouvel élément nous conduit à le faire. 

C'est une tâche exigeante car transmettre des connaissances demande de savoir. Mais apprendre à quelqu'un à penser demande aussi de savoir l'accompagner dans son propre cheminement.

Et si l'erreur faisait partie de l'apprentissage ?

Cette conception de l'éducation change également notre regard sur l'erreur. Si apprendre signifie uniquement restituer correctement une réponse, l'erreur apparaît comme un échec. 

Mais si apprendre signifie comprendre, expérimenter, raisonner et progresser, l'erreur peut devenir une étape, se tromper permet parfois de découvrir pourquoi une réponse ne fonctionne pas, changer d'avis permet de comprendre qu'une pensée peut évoluer, recommencer permet de constater qu'une compétence ne naît pas immédiatement.

L'éducation devrait donc peut-être apprendre deux choses en même temps : avoir le courage de penser et avoir l'humilité de reconnaître que l'on peut se tromper.

Le savoir nous rend-il libres ?

C'est ici que la réflexion rejoint Kant : si l'éducation doit contribuer à rendre l'être humain autonome, alors elle ne peut pas se contenter de lui donner des réponses toutes faites. Elle doit progressivement lui donner les moyens de se servir de sa propre raison.

Être autonome ne signifie pas ne dépendre de personne. Nous dépendons tous des autres pour apprendre. Nous avons besoin de ceux qui savent avant nous. Nous avons besoin des livres, des enseignants, des chercheurs, des générations précédentes. L'autonomie commence plutôt lorsque nous devenons capables de nous servir de ce que nous avons reçu pour exercer notre propre jugement.

C'est une différence essentielle : recevoir une pensée n'est pas encore penser, recevoir un savoir n'est pas encore comprendre, recevoir une règle n'est pas encore savoir pourquoi elle existe.

Et aujourd'hui ?

Cette question prend une importance particulière dans un monde où l'information est partout. Nous pouvons désormais obtenir une réponse en quelques secondes. Nous pouvons rechercher un événement historique, une définition, une date, une formule ou une explication presque instantanément. 

Mais l'accès à l'information ne garantit pas la compréhension et il ne garantit certainement pas le discernement.

Nous sommes peut-être en train de passer d'un monde dans lequel le problème principal était : « Où trouver l'information ? » à un monde dans lequel la question devient : « Que faire de toutes les informations auxquelles j'ai accès ? ». Savoir chercher devient important mais savoir sélectionner l'est davantage encore, savoir vérifier, comparer, hiérarchiser, relier, douter lorsque cela est nécessaire et finalement décider.

Une école qui apprendrait seulement à répondre serait-elle suffisante ?

Peut-être que la véritable question n'est donc pas : « Qu'est-ce que l'enfant doit savoir ? » mais plutôt : « Que doit-il être capable de faire avec ce qu'il sait ? ». 

Connaître une date est utile. Comprendre ce qu'elle signifie l'est davantage. 

Connaître une règle de grammaire est utile. Savoir construire une pensée claire l'est davantage. 

Connaître une théorie scientifique est utile. Savoir distinguer une hypothèse d'un fait l'est davantage.

Connaître plusieurs opinions est utile. Être capable de les confronter sans perdre son propre jugement l'est davantage encore.

L'école ne peut évidemment pas tout apprendre. Aucune école ne le pourra jamais.  mais elle peut peut-être transmettre quelque chose de plus précieux encore qu'une somme de connaissances : le goût de comprendre.

Une tête pleine… et une pensée vivante

Alors, faut-il choisir entre les connaissances et la réflexion ? Certainement pas. Une pensée sans connaissances risque de manquer de matière. Des connaissances sans réflexion risquent de rester inertes. 

Il faut apprendre, beaucoup, lire, écouter, observer, mémoriser, découvrir. Mais aussi questionner, relier, interpréter et parfois contester.

Une tête bien faite n'est donc pas une tête vide : c'est une tête qui sait faire quelque chose de ce qu'elle contient. Et peut-être est-ce là l'une des plus belles ambitions que nous puissions avoir pour l'éducation : ne pas seulement apprendre aux enfants à connaître le monde, mais leur donner progressivement les moyens de le comprendre par eux-mêmes.

Parce qu'au fond, éduquer n'est peut-être pas remplir une tête : c'est allumer une pensée.

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Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?

Publié le par Sophie Richard-Lanneyrie

 

J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.

La série comportera donc 8 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur  apportant une pensée d'ensemble :

  1. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
  2. Éduquer, est-ce remplir une tête ?
  3. Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
  4. À quoi sert l'autorité à l'école ?
  5. L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
  6. Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
  7. Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
  8. Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

 

Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?

La question semble presque trop évidente. Nous envoyons les enfants à l'école pour qu'ils apprennent à lire, à écrire, à compter. Pour qu'ils acquièrent des connaissances. Pour qu'ils puissent ensuite poursuivre leurs études, trouver un métier, gagner leur vie.

Tout cela est vrai. Mais est-ce vraiment tout ?

Si nous nous arrêtions un instant pour poser la question autrement — pourquoi une société consacre-t-elle autant de temps à éduquer ses enfants ? — la réponse devient beaucoup moins évidente.

Car derrière l'école se cache une question beaucoup plus grande : Qu'attendons-nous d'un être humain ?

Apprendre pour savoir… ou savoir pour devenir ?

Depuis l'Antiquité, les philosophes se sont interrogés sur le rôle de l'éducation.

Pour Platon, éduquer ne consiste pas simplement à remplir l'esprit de connaissances. L'éducation doit permettre à l'être humain de sortir progressivement des apparences, d'apprendre à distinguer le vrai du faux et de comprendre ce qui est juste. L'éducation participe donc à la construction d'une société.

Mais Montaigne, plusieurs siècles plus tard, nous invite à nous méfier de l'accumulation des connaissances lorsqu'elle ne s'accompagne pas de réflexion. Ce qui compte n'est pas seulement d'avoir beaucoup appris. C'est de savoir penser avec ce que l'on a appris. Une tête pleine n'est pas nécessairement une tête qui sait réfléchir. Cette distinction reste étonnamment actuelle : À quoi sert-il de connaître une multitude d'informations si l'on ne sait pas les mettre en relation, les questionner, les vérifier ou les utiliser pour comprendre une situation ?

L'école prépare-t-elle un futur adulte ?

Avec Jean-Jacques Rousseau, la question se déplace encore. Dans Émile ou De l'éducation, il invite à considérer l'enfant non comme un adulte miniature, mais comme un être en devenir, avec son propre rythme et sa propre manière de découvrir le monde. Éduquer suppose donc de respecter celui qui apprend. Il ne s'agit pas simplement de lui transmettre ce que nous savons. Il s'agit aussi de lui permettre de devenir progressivement capable de se passer de nous. C'est là l'un des grands paradoxes de l'éducation : nous éduquons un enfant pour qu'un jour il puisse devenir autonome. L'adulte transmet pour pouvoir, finalement, laisser partir.

Devenir humain

Pour Emmanuel Kant, l'enjeu est encore plus fondamental. L'être humain ne devient véritablement humain que par l'éducation. Cela signifie que nous ne naissons pas avec tout ce qui nous permettra de vivre librement avec les autres. Nous devons apprendre : apprendre à parler, apprendre à comprendre, apprendre à distinguer ce que nous désirons de ce que nous pouvons faire, apprendre que notre liberté rencontre celle des autres, apprendre aussi à exercer notre raison. L'éducation n'est donc pas seulement l'acquisition de compétences : elle est une entrée progressive dans l'humanité commune.

Alors, pourquoi l'école ?

Peut-être justement parce qu'un enfant ne peut pas tout découvrir seul : il a besoin de connaissances qu'il n'aurait pas nécessairement rencontrées ; Il a besoin de mots pour nommer ce qu'il ressent et comprendre ce qu'il observe ; Il a besoin de récits, d'histoire, de sciences, de littérature, de mathématiques, d'art, de philosophie ; Il a besoin de rencontrer des idées différentes des siennes ; Et il a besoin d'apprendre à vivre avec des personnes qu'il n'a pas choisies. 

L'école est ainsi beaucoup plus qu'un lieu où l'on transmet des programmes : elle est l'un des premiers endroits où l'enfant découvre qu'il existe un monde commun, un monde qui ne commence pas avec lui, un monde qu'il reçoit et qu'il aura peut-être un jour à transformer.

C'est en ce sens qu'on dit de l'école qu'elle est une instance de socialisation

Mais alors, que devons-nous transmettre ?

C'est ici que la question devient vertigineuse. Choisir ce que l'on enseigne, c'est déjà faire des choix sur ce que l'on considère comme important.

Pourquoi enseigne-t-on l'histoire ? Pourquoi les mathématiques ? Pourquoi la littérature ? Pourquoi les sciences ? Pourquoi l'art ? Pourquoi la philosophie ? Et pourquoi certaines connaissances sont-elles considérées comme indispensables alors que d'autres restent en marge ?

Derrière chaque programme scolaire se trouve finalement une certaine conception de l'être humain et de la société.

Éduquer n'est jamais complètement neutre.

Même lorsque nous croyons simplement transmettre des connaissances, nous transmettons aussi une manière de regarder le monde.

Hannah Arendt : recevoir un monde sans le confisquer

Cette question prend une dimension particulière chez Hannah Arendt. Pour elle, les adultes ont une responsabilité envers le monde qu'ils transmettent aux nouvelles générations. Mais ils ont également une responsabilité envers les enfants qui sont précisément ceux qui arrivent dans un monde qu'ils n'ont pas créé.

Nous devons donc leur transmettre quelque chose de ce monde : son histoire, ses connaissances, ses œuvres, ses règles, ses réussites et aussi ses erreurs. Mais nous ne pouvons pas leur demander de simplement le reproduire. Ils sont les nouveaux venus, ils pourront donc faire autrement. C'est peut-être l'un des plus beaux paradoxes de l'éducation : nous transmettons le monde aux enfants pour qu'ils puissent, un jour, en faire quelque chose que nous n'avions pas imaginé.

Et si l'école servait aussi à cela ?

Peut-être que nous regardons parfois l'école uniquement à travers ce qu'elle doit produire immédiatement : des résultats, des diplômes, des compétences, une orientation, un emploi.

Ces objectifs sont importants. Mais ils ne disent pas tout. Une société ne scolarise pas ses enfants uniquement parce qu'elle a besoin de futurs travailleurs : elle les scolarise aussi parce qu'elle a besoin de futurs citoyens, de futurs parents, de futurs créateurs, de futurs chercheurs, de futurs enseignants, de futurs penseurs. Et surtout parce qu'elle a besoin d'êtres humains capables de comprendre le monde dans lequel ils vivent.

Alors, pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ? 

Peut-être pour apprendre à lire mais aussi pour apprendre à lire le monde.

Pour apprendre à compter, mais aussi pour apprendre à mesurer, comparer, raisonner.

Pour apprendre l'histoire, mais aussi pour comprendre que notre présent est le résultat d'une longue histoire et que notre avenir ne l'est pas encore.

Pour apprendre des règles, mais aussi pour comprendre pourquoi certaines règles existent et être un jour capable de les questionner.

Pour apprendre avec les autres, mais aussi pour découvrir que nous ne sommes pas seuls au monde.

Et peut-être, finalement, pour une raison encore plus simple : parce qu'un enfant ne naît pas seulement dans une famille. Il naît dans un monde que les générations précédentes lui confient.

La question de l'éducation devient alors celle-ci : qu'allons-nous lui transmettre ?

Et surtout : que voulons-nous qu'il soit capable d'en faire ?

C'est peut-être là que commence véritablement la philosophie de l'éducation.

 

Le 2ème article va approfondir la question de Montaigne, mais en l'élargissant : apprendre n'est pas seulement accumuler, c'est apprendre à penser.

A suivre.....

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