L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?

Publié le par Sophie Richard-Lanneyrie

J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.

La série comportera donc 8 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur  apportant une pensée d'ensemble :

  1. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
  2. Éduquer, est-ce remplir une tête ?
  3. Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
  4. À quoi sert l'autorité à l'école ?
  5. L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
  6. Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
  7. Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
  8. Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?

Les articles 4 et 5 posent le cadre collectif avant d'arriver aux valeurs de la liberté et, finalement, quel humain voulons-nous former ?

Après avoir parlé de ce que l'école transmet et de l'autorité de ceux qui transmettent, on pose la question de fond : qui est responsable de l'éducation d'un enfant ?

L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?

Lorsqu'un enfant naît, il appartient d'abord à une famille. Il y apprend ses premiers mots, ses premières habitudes, ses premières règles. Il découvre ce qui fait rire, ce qui fait peur, ce qui est permis, ce qui ne l'est pas. Il apprend à parler, à entrer en relation, à faire confiance.

Puis vient l'école. Un autre monde s'ouvre, d'autres adultes, d'autres enfants, d'autres règles, d'autres connaissances, d'autres façons de penser. Et, progressivement, l'enfant découvre qu'il n'appartient pas seulement à une famille. Il appartient aussi à une société.

Alors une question apparaît : à qui appartient l'éducation d'un enfant ? Aux parents ? À l'école ? À l'État ? À la société tout entière ?

Les parents sont-ils les premiers éducateurs ?

La famille est évidemment le premier lieu d'éducation. Avant même de savoir lire ou écrire, un enfant apprend déjà énormément. Il apprend une langue, une manière de communiquer, des habitudes, des valeurs. Une certaine relation aux autres. Une façon de regarder le monde. 

Et cette éducation ne passe pas uniquement par des discours. Elle passe par les gestes, les comportements, les exemples. Un enfant observe ce que font les adultes bien davantage qu'il n'écoute ce qu'ils disent. 

La famille transmet donc une première vision du monde mais elle ne peut pas tout transmettre. Et surtout, elle n'est pas le seul monde auquel l'enfant devra appartenir.

Pourquoi avons-nous créé l'école ?

Si la famille suffisait à tout, l'école n'aurait peut-être jamais été nécessaire. Mais une société possède des connaissances qui dépassent largement ce qu'une seule famille peut transmettre. L'histoire d'un pays. Les sciences. Les mathématiques. La littérature. Les langues. Les arts. Les connaissances techniques. Les règles de la vie collective.

L'école organise donc une partie de cette transmission. Elle fait entrer l'enfant dans un patrimoine qui ne lui appartient pas personnellement. Ce patrimoine est collectif. C'est celui des générations qui l'ont précédé.

L'école transmet-elle seulement des connaissances ?

Nous retrouvons ici la réflexion de Hannah Arendt. L'école est un lieu particulier parce qu'elle se situe entre deux mondes. D'un côté, il y a l'enfant, qui représente la nouveauté. De l'autre, il y a le monde déjà là, avec son histoire et ses connaissances.

L'école joue donc un rôle de passage. Elle ne devrait ni abandonner l'enfant à lui-même, ni lui demander de reproduire exactement le monde des adultes. Elle lui permet d'entrer progressivement dans un monde commun. Cela signifie que l'école a une responsabilité qui dépasse largement la simple transmission d'informations. Elle transmet une culture, une mémoire, des repères, une capacité à comprendre ce que nous avons construit ensemble.

Et l'État dans tout cela ?

Dès que l'éducation devient une question collective, une autre question apparaît : qui décide de ce que les enfants doivent apprendre ? Dans une société organisée, l'État intervient nécessairement. Il fixe des programmes. Organise les établissements. Forme ou encadre les enseignants. Définit des règles communes. Garantit l'accès à l'éducation.

Cette intervention répond à une idée importante : chaque enfant doit pouvoir recevoir une éducation, indépendamment de sa famille et de ses conditions de naissance. L'école publique peut ainsi être pensée comme un outil d'égalité. Elle permet à des enfants issus de milieux très différents de rencontrer certains mêmes savoirs et certaines mêmes références. Mais cette responsabilité pose aussi une question délicate.

Jusqu'où la société peut-elle éduquer ?

Si l'État décide de tout, il existe un risque : celui de transformer l'éducation en simple transmission d'une vision officielle du monde. 

Si la famille décide de tout, un autre risque apparaît : celui que chaque enfant reçoive une éducation entièrement différente, avec des possibilités très inégales d'accès aux connaissances et à la culture.

Si l'école décide de tout, elle risque de prendre une place qui n'est pas la sienne.

Alors où placer la frontière ? Il n'existe probablement pas de réponse simple. Parce que l'enfant est à la fois une personne singulière, un membre d'une famille et un futur membre de la société.

Éduquer un enfant, ce n'est pas posséder un enfant

C'est peut-être ici qu'une distinction est nécessaire. Être responsable de l'éducation d'un enfant ne signifie pas en être propriétaire. Un enfant n'est pas le prolongement des convictions de ses parents. Il n'est pas non plus un produit fabriqué par l'école. Et il n'est certainement pas un instrument au service des objectifs d'une société. Il deviendra un être humain avec ses propres convictions, ses propres choix et sa propre histoire. 

L'éducation devrait donc permettre cette émergence. C'est précisément pour cela que plusieurs acteurs doivent pouvoir intervenir, chacun avec une responsabilité différente.

Une responsabilité partagée

On pourrait alors imaginer une sorte de répartition. 

La famille transmet les premiers repères et accompagne l'enfant dans son histoire personnelle.

L'école transmet des connaissances et ouvre l'enfant à un monde culturel et intellectuel plus vaste que son environnement immédiat.

La société garantit un cadre commun.

L'État organise et protège l'accès à l'éducation.

Et l'enfant ? Il n'est pas simplement celui qui reçoit. Il est progressivement celui qui devient responsable de ce qu'il reçoit. C'est peut-être le point essentiel.

Que se passe-t-il lorsque les éducations se contredisent ?

La question devient plus difficile lorsqu'un enfant entend des choses différentes selon les lieux où il se trouve. Une famille peut penser d'une manière. L'école peut présenter un autre point de vue. Les médias en présentent encore d'autres. Les amis, les réseaux sociaux, les livres, les rencontres ajoutent leurs propres influences. L'enfant grandit donc au milieu d'une multitude de discours. 

Est-ce nécessairement un problème ? Pas forcément. Cela peut même être une chance. Car rencontrer des points de vue différents oblige à réfléchir. Encore faut-il avoir appris à les comparer, à distinguer une opinion d'un fait, à argumenter, à accepter de ne pas être d'accord et à comprendre qu'une personne qui pense autrement n'est pas nécessairement une ennemie. 

L'éducation devient alors aussi une éducation au pluralisme.

Une société éduque-t-elle aussi sans le savoir ?

Il existe enfin une dimension à laquelle nous pensons moins. Une société éduque même lorsqu'elle ne donne aucun cours. Elle éduque par les exemples qu'elle offre. Par ce qu'elle valorise. Par ce qu'elle récompense. Par ce qu'elle condamne. Par la manière dont les adultes se parlent. Par la manière dont les plus faibles sont considérés. Par la place accordée au savoir. Par la façon dont on traite l'erreur. Par la manière dont on parle de la réussite.

Les enfants observent tout cela. Ils apprennent aussi de ce que nous faisons lorsque nous croyons qu'ils ne regardent pas. 

Cela signifie que l'éducation n'est jamais uniquement ce qui se passe dans une salle de classe.

Une société éduque par le monde qu'elle donne à voir.

Alors, qui est responsable ?

Peut-être faut-il finalement renoncer à chercher un seul responsable. L'éducation est une responsabilité partagée. Mais partagée ne signifie pas diluée.

Chacun possède une responsabilité particulière. Les parents ne peuvent pas demander à l'école de tout transmettre. L'école ne peut pas réparer toutes les difficultés de la société. L'État ne peut pas décider de tout ce qu'un enfant doit devenir. Et la société ne peut pas demander aux familles et aux enseignants de résoudre seuls des problèmes qu'elle produit elle-même.

L'éducation est un travail collectif. Et cette idée nous conduit à une question encore plus profonde.

Que voulons-nous transmettre ?

Car dès que plusieurs acteurs participent à l'éducation, une question devient inévitable : qu'avons-nous réellement envie de transmettre aux générations suivantes ? Des connaissances ? Bien sûr. Des compétences ? Évidemment. Des règles ? Certainement.

Mais aussi une certaine conception de la justice, de la liberté, de la responsabilité, du respect, de la vérité, de la solidarité, de la réussite, de la vie commune.

Autrement dit, derrière toute politique éducative, derrière toute école, derrière toute famille, se trouve une question que nous ne pouvons pas éviter : quelles valeurs voulons-nous transmettre ?

Et c'est peut-être là que commence la partie la plus délicate de la réflexion parce que transmettre des connaissances est relativement simple. Mais transmettre des valeurs signifie toujours dire quelque chose de ce que nous considérons comme bon, juste et souhaitable.

L'éducation n'est donc pas seulement une question de savoir. Elle devient une question de société. Et, finalement, une question profondément philosophique : quel être humain voulons-nous aider à devenir ?

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