Ce que nous transmettons : des graines, un monde et un avenir

Publié le par Sophie Richard-Lanneyrie

J'ai réalisé plusieurs articles sur ce blog en m'inspirant des grands courants de pensées et des auteurs clés : Platon (l'éducation comme un moyen d'élever l'âme des apparences sensibles vers la vérité et la justice pour bâtir une cité harmonieuse) ; Montaigne (privilégie un esprit bien fait plutôt qu'un esprit bien plein, valorisant le jugement critique sur l'accumulation de savoirs) ; Rousseau, "L'Émile" (fonde l'éducation moderne sur le respect de la nature de l'enfant et le développement de son autonomie) ; Kant (énonce que l'homme ne devient homme que par l'éducation, dont le but est d'apprendre à user de sa liberté tout en respectant la règle morale) : Hannah Arendt (insiste sur le rôle de l'adulte d'assumer une autorité garante de la protection du monde nouveau face aux jeunes générations)...etc.
 

La série comporte 9 parties indépendantes les unes des autres mais reliées par un fil conducteur  apportant une pensée d'ensemble :

  1. Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ?
  2. Éduquer, est-ce remplir une tête ?
  3. Éduquer : adapter l'enfant au monde ou lui permettre de le transformer ?
  4. À quoi sert l'autorité à l'école ?
  5. L'éducation appartient-elle à la famille, à l'école ou à la société ?
  6. Peut-on éduquer sans transmettre des valeurs ?
  7. Quelle liberté voulons-nous donner aux enfants ?
  8. Qu'est-ce qu'un être humain bien éduqué ?
  9. Ce que nous transmettons : des graines, un monde et un avenir
Conclusion finale
Ce que nous transmettons : des graines, un monde et un avenir

En écrivant cette série sur l'éducation, une idée m'est venue. Nous avons beaucoup parlé de transmission. Transmettre des connaissances. Transmettre des valeurs. Transmettre des règles. Transmettre une histoire, une culture, une manière de regarder le monde.

Et puis je me suis demandé : Et si toute transmission reposait finalement sur la même responsabilité ? Celle de laisser quelque chose derrière soi.

Éduquer, c'est planter des graines

Lorsqu'un enfant arrive au monde, il n'est pas une terre vide. Il possède déjà sa personnalité, sa sensibilité, ses dispositions, sa manière singulière d'entrer en relation avec les autres et avec le monde. 

Mais cette terre a besoin d'être cultivée. L'éducation y dépose des graines, une parole, une règle, un encouragement, une limite, un savoir, une valeur, un exemple...Et toutes ces graines ne donneront pas nécessairement le même fruit.

L'enfant grandira. Il rencontrera d'autres personnes, d'autres cultures, d'autres idées, d'autres époques. Il pourra remettre en question ce qu'on lui a transmis. Et c'est heureux.

Mais ce qu'il aura reçu constituera malgré tout une partie de son socle. Si l'on plante de bonnes graines dans une terre que l'on prend le temps de cultiver, quelque chose pourra pousser. Pas nécessairement ce que nous avions imaginé. Mais quelque chose qui aura des racines.

À l'inverse, si nous ne plantons rien, si nous ne transmettons rien, si nous ne donnons aucun repère, il ne faut pas s'étonner que la terre soit plus difficile à cultiver. Et cela ne signifie pas qu'il faut tout décider à la place de l'enfant. Bien au contraire. Le rôle de celui qui plante n'est pas de décider à l'avance de la forme exacte de l'arbre. Il est de lui donner les conditions nécessaires pour qu'il puisse grandir.

Mais qu'est-ce que transmettre ?

C'est ici que la question devient plus large. Nous ne transmettons pas seulement à nos enfants, nous transmettons aussi à ceux qui viendront après nous. Et cela concerne quelque chose de beaucoup plus concret encore : le monde dans lequel ils vont vivre.

Nous parlons beaucoup de transmission éducative. Mais que transmettons-nous lorsque nous laissons derrière nous une planète abîmée ? Lorsque nous consommons sans nous demander ce qu'il restera. Lorsque nous détruisons sans réparer. Lorsque nous épuisons les ressources sans penser à ceux qui viendront après nous. Lorsque nous considérons que, puisque nous ne serons plus là, ce qui arrivera ensuite ne nous concerne plus.

Cela ressemble étrangement à une certaine manière de concevoir l'éducation : « Après moi, le déluge ».

Mais précisément, l'éducation devrait nous apprendre le contraire. Elle devrait nous apprendre que nous ne sommes jamais complètement seuls, que nos actes ont des conséquences, que ce que nous faisons aujourd'hui peut avoir des effets sur quelqu'un que nous ne connaissons même pas encore.

Nous ne vivons jamais seuls

Prenons quelque chose de très simple. On demande à un enfant de ne pas poser ses pieds sur la table. On pourrait lui dire : « Parce que c'est interdit ». Mais ce n'est pas très pédagogique. On peut aussi lui expliquer : « Parce que cette table est un espace que nous partageons. Tu poses tes chaussures dessus, elles sont sales parce qu'elles ont marché dehors. Ensuite quelqu'un d'autre viendra s'asseoir à cette place, manger à cette table. Ce que tu fais concerne donc aussi cette personne ». Tout change.

La règle n'est plus arbitraire. Elle prend un sens. Elle devient compréhensible. Elle devient une manière de prendre soin de l'espace commun. Et c'est précisément cela que l'éducation devrait apprendre : nous ne sommes pas seuls au monde. 

Notre liberté existe mais elle rencontre celle des autres. 

Nos gestes existent, mais ils ont des conséquences.

Nos choix nous appartiennent, mais ils peuvent toucher quelqu'un d'autre.

C'est pourquoi apprendre à vivre ensemble suppose aussi d'apprendre à mesurer les conséquences de ce que nous faisons.

Le bien commun commence dans les petites choses

Il est facile de parler du « bien commun » comme d'une grande idée abstraite. Mais il commence peut-être avec des choses toutes simples. 

Ne pas salir ce que les autres vont utiliser. 

Ne pas dégrader ce que nous n'avons pas construit. 

Respecter un lieu qui appartient à tous.

Prendre soin de ce que quelqu'un d'autre a payé, construit, entretenu.

Attendre son tour. Écouter. Ne pas empêcher l'autre de travailler. Ne pas confondre liberté et absence totale de contraintes.

Ce sont de petites choses mais elles apprennent quelque chose de fondamental : vivre en société, c'est accepter que le monde ne nous appartienne pas entièrement. 

Un lycée, une école, une bibliothèque, un jardin public, une rue, un espace naturel ne sont pas seulement des décors. Ce sont des espaces communs. Ils ont été construits, financés, entretenus par des générations d'êtres humains. Et lorsque nous les dégradons, nous ne faisons pas seulement disparaître un objet : nous abîmons quelque chose que nous avions reçu et que nous aurions dû transmettre à notre tour.

La même responsabilité : l'enfant et la planète

C'est peut-être là que l'éducation et la question climatique se rejoignent. Dans les deux cas, nous sommes face à quelque chose qui nous est confié. Un enfant n'est pas notre propriété. La planète non plus. Nous en sommes, pour un temps, les dépositaires. Nous pouvons transmettre des valeurs à un enfant mais nous devons aussi transmettre un monde habitable. Nous pouvons apprendre à un enfant à respecter les autres, mais nous devons aussi respecter ceux qui viendront après nous. Nous pouvons lui apprendre à ne pas gaspiller, mais nous devons nous-mêmes nous demander ce que nous gaspillons. Nous pouvons lui apprendre à prendre soin des choses communes, mais encore faut-il lui montrer que nous savons, nous aussi, en prendre soin. La transmission commence toujours par l'exemple.

Éduquer, c'est donc aussi répondre de demain

Peut-être est-ce cela qui donne à l'éducation sa dimension la plus profonde. Éduquer, ce n'est pas seulement préparer un enfant à vivre dans le monde : c'est aussi reconnaître que le monde que nous lui laisserons dépend en partie de ce que nous faisons aujourd'hui. Et c'est ici que la liberté prend tout son sens.

Être libre ne signifie pas pouvoir faire absolument tout ce que l'on veut. Être libre, c'est pouvoir choisir en comprenant que nos choix ont des conséquences. La véritable liberté n'est donc pas l'absence de limites : elle suppose au contraire une conscience des autres.

Je peux poser mes pieds sur cette table mais quelqu'un d'autre devra peut-être manger à cette place.

Je peux jeter ce déchet n'importe où, mais quelqu'un devra vivre avec les conséquences de ce geste.

Je peux dégrader un lieu commun, mais d'autres en auront besoin après moi.

Je peux consommer sans limite, mMais les générations qui viennent hériteront aussi de mes choix.

La limite n'est donc pas toujours l'ennemie de la liberté : elle peut être ce qui nous rappelle que nous ne sommes pas seuls.

Alors, que voulons-nous transmettre ?

Peut-être que cette question devrait accompagner toute éducation. Pas seulement : « Qu'allons-nous apprendre à nos enfants ? » Mais aussi : « Qu'allons-nous leur laisser ? », Quelles connaissances ? Quelles valeurs ? Quels repères ? Quel exemple ? Quel monde ?

Nous voudrions que les enfants de demain soient responsables, respectueux, attentifs aux autres mais ils apprennent aussi en nous regardant. Ils regardent ce que nous faisons de ce qui nous a été confié. Ils regardent comment nous traitons les autres. Comment nous traitons les lieux communs. Comment nous traitons la nature. Comment nous parlons de ceux qui sont différents. Comment nous assumons les conséquences de nos choix.

Alors peut-être que la transmission est une responsabilité beaucoup plus vaste que nous ne le pensons. 

Nous ne transmettons pas seulement ce que nous disons.

Nous transmettons ce que nous faisons.

Nous transmettons ce que nous tolérons.

Nous transmettons ce que nous protégeons.

Nous transmettons ce que nous détruisons.

Nous transmettons même ce que nous choisissons de ne pas transmettre.

Et un jour, ceux qui viennent après nous devront vivre avec tout cela. C'est peut-être pourquoi éduquer et prendre soin du monde relèvent finalement d'une même exigence : penser à celui qui vient après soi.

Planter aujourd'hui une graine dont nous ne verrons peut-être pas la fleur. Préserver aujourd'hui quelque chose dont nous ne profiterons peut-être pas nous-mêmes. Transmettre aujourd'hui une valeur dont nous ne saurons jamais exactement ce que l'autre fera, mais lui donner, malgré tout, quelque chose sur quoi il pourra construire.

Car nous ne sommes que de passage. Et ce que nous recevons de ceux qui nous ont précédés, nous avons à notre tour la responsabilité de le transformer, de l'enrichir et, lorsque cela est possible, de le transmettre en meilleur état à ceux qui viendront après nous.

Éduquer, c'est peut-être cela aussi : ne jamais oublier que nous sommes à la fois les héritiers d'un monde et les ancêtres de ceux qui vont y vivre.

Transmettre : ce que nous laissons derrière nous

Il y a encore une forme de transmission dont nous parlons moins lorsqu'il est question d'éducation : l'héritage. Ce que nous laisserons à ceux qui viendront après nous. Et là encore, la question n'est pas seulement matérielle.

Bien sûr, il y a les maisons, les objets, les livres, les terres, les économies, les souvenirs, les photographies. Tout ce qui constitue un patrimoine.

Mais il y a aussi une autre question : dans quel état allons-nous laisser ce que nous avons reçu ?

Et surtout : avons-nous pensé à préparer cette transmission ?

Transmettre de son vivant

Il existe quelque chose d'assez étrange dans notre rapport à l'héritage. Nous savons que nous ne sommes pas éternels. Nous savons qu'un jour, il faudra transmettre. Et pourtant, beaucoup de familles repoussent cette réflexion jusqu'au moment où elle devient urgente. On évite parfois de parler de la mort. On ne veut pas évoquer le partage. On pense que les c hoses se régleront bien. Que les enfants s'entendront. Qu'ils sauront quoi faire.

Et pourtant, lorsque rien n'a été préparé, ce qui aurait pu être un geste de transmission peut devenir une source de désaccord, de blessures et parfois de conflits durables.

Pourquoi attendre ? Préparer sa transmission n'est pas nécessairement penser à sa mort. C'est aussi prendre soin de ceux qui resteront. Mettre de l'ordre. Expliquer. Anticiper. Dire ce qui compte. Permettre à chacun de comprendre ce qui a été voulu. Et parfois, transmettre certaines choses alors que l'on est encore là, pour pouvoir les accompagner de paroles, d'histoires et de sens.

Car un objet transmis sans histoire n'a pas la même valeur qu'un objet accompagné d'un souvenir. Une maison n'est pas seulement des murs. Un livre n'est pas seulement du papier. Un bijou n'est pas seulement une matière précieuse. Une photographie n'est pas seulement une image. Nous transmettons aussi ce que ces choses représentent.

L'héritage ne commence pas après la mort

Peut-être faudrait-il même élargir notre conception de l'héritage. L'héritage commence bien avant le décès. Il commence chaque fois que nous transmettons quelque chose à quelqu'un : une recette, une histoire familiale, un savoir-faire, une bibliothèque, une maison, une œuvre, une valeur, une manière de regarder la vie Et même un simple objet peut devenir un morceau de mémoire.

C'est pourquoi transmettre de son vivant peut avoir une dimension profondément éducative. On ne donne pas seulement quelque chose. On explique pourquoi on le donne. On raconte d'où cela vient. On permet à celui qui reçoit de comprendre ce qu'il reçoit. Et peut-être même de décider, plus tard, ce qu'il voudra à son tour en faire.

Nous sommes tous des héritiers

Finalement, tout ce que nous avons évoqué dans cette série se rejoint ici. Nous sommes des héritiers. Nous avons reçu un monde que nous n'avons pas construit : des connaissances que nous n'avons pas inventées, des langues que nous n'avons pas créées, des valeurs que d'autres nous ont transmises, des lieux construits avant nous, une planète que nous n'avons pas créée, un patrimoine constitué avant notre naissance.

Et nous faisons ensuite quelque chose de tout cela. Nous conservons. Nous transformons. Nous améliorons parfois. Nous abîmons parfois. Nous transmettons.

Nous sommes donc à la fois héritiers et futurs ancêtres. 

Cette phrase change peut-être notre manière de regarder les choses. Nous ne sommes pas seulement les derniers maillons d'une chaîne. Nous sommes aussi les maillons intermédiaires. Ce que nous avons reçu ne s'arrête pas à nous.

Et c'est peut-être là que nos paroles prennent une autre résonance

Dans nos paroles, il peut y avoir cette invitation à ne pas confondre ce que nous possédons avec ce que nous sommes. À ne pas faire de l'accumulation une finalité. À comprendre que ce qui nous est donné peut aussi devenir une responsabilité. 

Et peut-être est-ce cela qui rejoint profondément la question de la transmission. Ce que nous possédons n'est pas seulement quelque chose dont nous pouvons jouir. C'est aussi quelque chose dont nous avons la charge. Une richesse. Un savoir. Une maison. Une terre. Un talent. Une parole. Un enfant. Un monde.

Tout cela nous est confié pour un temps.

Et la question n'est peut-être pas seulement : « Qu'est-ce que je vais en faire pour moi ? »

Mais aussi : « Qu'est-ce que je vais en laisser aux autres ? »

De l'éducation à l'héritage, une même responsabilité

C'est finalement ce qui relie toutes ces formes de transmission. 

Lorsque nous éduquons un enfant, nous lui transmettons un socle. 

Lorsque nous prenons soin de la planète, nous préservons un monde pour ceux qui viendront après nous.

Lorsque nous préparons notre héritage, nous organisons ce que nous laisserons à ceux qui nous survivront.

Dans les trois cas, nous devons accepter une chose essentielle : nous ne sommes pas le terme de l'histoire. Il y aura quelqu'un après nous et ce quelqu'un recevra ce que nous aurons laissé.

Alors peut-être que la véritable question de la transmission n'est jamais seulement : « Qu'est-ce que je vais donner ? »

Elle est aussi : « Dans quel état vais-je le donner ? »

Une terre fertile ou épuisée ? Un enfant armé pour penser ou privé de repères ? Une famille apaisée ou chargée de conflits non résolus ? Un patrimoine préparé et expliqué ou des biens laissés au hasard des circonstances ? Un monde habitable ou un monde dont nous aurons consommé toutes les ressources ? 

La transmission nous oblige ainsi à sortir de l'instant : elle nous oblige à regarder derrière nous. Mais surtout à regarder devant nous. Parce que ce que nous faisons aujourd'hui ne s'arrête pas nécessairement à aujourd'hui. Nous sommes les dépositaires de ce que nous avons reçu et les responsables de ce que nous allons laisser.

Et peut-être est-ce finalement cela, transmettre : ne pas seulement donner quelque chose à ceux qui viennent après nous, mais leur donner les meilleures conditions possibles pour en faire quelque chose à leur tour.

Alors oui, planter des graines. Cultiver la terre. Prendre soin du monde. Éduquer les enfants. Préparer son héritage. Transmettre ses valeurs. Tout cela appartient peut-être à une seule et même histoire : celle de l'être humain qui comprend enfin qu'il n'est pas seul, qu'il n'est pas le premier et qu'il ne sera pas le dernier.

Nous avons reçu. Nous transformons. Nous transmettons.

Et, un jour, ce sera à ceux qui viennent après nous de décider ce qu'ils feront de ce que nous leur avons confié.

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